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Marc JEANNEROT. « Pour une neurophysiologie de la volonté. »

« Pour une neurophysiologie de la volonté ».

« Marc Jeannerod s’est intéressé aux bases physiologiques de la cognition motrice en étudiant différents aspects des intégrations entre nos perceptions sensorielles et l’action. Il a montré que, lorsqu’on effectue un mouvement volontaire, il existe une action anticipatrice de la commande du mouvement sur le système sensoriel. Le cerveau est donc une machine (voir son livre Le Cerveau-machine), qui effectue en permanence des prédictions et qui corrige les écarts entres ses prédictions et les informations sensorielles venant du monde extérieur. Dans une expérience désormais classique, Marc Jeannerod a montré que l’ouverture des doigts de la main anticipe la taille des objets à saisir. La taille des objets est donc codée au niveau cérébral et guide le mouvement dès le début de la représentation du but à atteindre (la saisie de l’objet).

Marc Jeannerod a par la suite étudié les différences fondamentales et les aspects communs existant entre une action réellement exécutée, simplement imaginée (action simultanée), et l’action observée d’autrui ou de soi-même. Il a développé le concept clé de représentation partagée, qui désigne l’existence d’une activation de zones cérébrales communes à l’ensemble de ces trois types d’action. De plus, il a montré que chaque type d’action active des régions cérébrales spécifiques : exécuter une action, ce n’est pas comme la simuler ou regarder un tiers la réaliser. Cette distinction entre l’observation d’une action exécutée par un tiers ou par soi-même a par la suite mené à l’étude de perturbations cognitives  intervenant dans les troubles schizophréniques. Marc Jeannerod a ainsi proposé que les patients schizophrènes souffrent de déficits de l’attribution de l’action à sa source (soi ou autrui).

A la fois neuroscientifique, philosophe et physiologiste, Marc Jeannerod a largement contribué à l’étude de la volonté, du normal au pathologique, de son aspect philosophique à son traitement cérébral. »

(In : Jean-Claude DREHER. « Les nouveaux psys. Ce que l’on sait aujourd’hui de l’esprit humain ». Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les arènes, Paris, 2008, pages : 513 – 514).

 

 

« Rencontre avec Marc Jeannerod »

« Marc Jeannerod, officiellement à la retraite depuis deux ans, continue de travailler dans un bureau de l’Institut des sciences cognitives, qu’il a créé à Bron, dans la banlieue lyonnaise, à la fin des années 1990. Il me reçoit dans son bureau, heureux de partager sa connaissance de l’histoire récente des recherches dans le domaine des neurosciences cognitives de la motricité et des relations sensori-motrices.

Votre activité scientifique a débuté dans le laboratoire de Michel Jouvet. Pourriez-vous nous retracer votre parcours scientifique ?

D’abord, je dois rappeler que je suis médecin à l’origine, et que j’ai effectué mon internat à l’hôpital neurobiologique. Mon épisode médical a duré un bonne quinzaine d’années, avec un forte participation à l’électro-encéphalographie. Il s’agissait avant tout d’une carrière de neurologue. C’est dans ce cadre que j’ai rencontré Michel Jouvet, en fait par l’intermédiaire de François Michel, qui a été directeur de sa retraite au CNRS, neurologue et neuropsychologue, et qui a pris sa retraite il y a cinq ans. A l’époque, il était interne, et moi externe dans un service de neurologie et neuropsychiatrie : c’est lui qui m’a conseillé de rencontrer Michel Jouvet. Il faut savoir qu’en 1959 François Michel et Michel Jouvet avaient fait la première description du sommeil paradoxal chez le chat. Ces résultats avaient été publiés dans un petit journal français sans visibilité internationale, mais ils étaient révolutionnaires à l’époque.

Michel Jouvet m’a dit : « Vous voulez faire de la recherche, il n’y a pas d’avenir dans ce domaine…Passez d’abord votre internat. » C’est e que j’ai fait. Puis je suis revenu le soir. Il a vu que j’étais motivé, et j’ai fait ma thèse chez lui, sur le mouvement des yeux pendant le sommeil paradoxal chez le chat. Le sommeil paradoxal est caractérisé par un atonie musculaire et d’abondantes décharges phasiques dans tous les petits muscles non chargés par la gravité, comme les muscles des yeux et les muscles des doigts. C’est très visible chez le nouveau-né et chez le chat. J’essaie de vous expliquer par là comment j’en suis venu à m’intéresser à la motricité et aux aspects sensori-moteurs (à la vision en particulier).

Au début des années 1970, j’ai effectué un postdoctorat aux Etats-Unis sur le système vestibulaire (études de potentiels d’action chez un poisson). Quand  je suis rentré, j’ai créé mon propre laboratoire sur la visuo-motricité. Bien sûr, à ce moment-là, j’avais présent à l’esprit que l’activité motrice peut être adaptée au monde visuel ou déclenchée de manière endogène au cours du rêve. Il y a donc une sorte de continuité entre mes recherches sur le rêve et l’action. Les représentations oniriques, avec cette conscience particulière qu’on a pendant le rêve, ressemblent aux représentations motrices qu’on a pendant l’éveil mais restent très difficilement accessibles à l’investigation d’un point de vue méthodologique. Plus tard, je ne me suis plus intéressé à l’étude des rêves.

Quelles sont les différentes rencontres ou les événements de votre vie qui vous ont conduit à étudier l’action, la notion de représentation et la conscience ?

J’ai toujours eu un grand intérêt pour la philosophie, et j’appartiens à une école pour laquelle l’individu possède un bagage inné. C’est grâce à l’action que l’individu apprend, à partir de ces stocks innés. L’action est dirigée de l’intérieur et rapporte de l’information : quand elle réussit, cela valide la représentation préalable et quand elle échoue, cela efface la représentation. C’est une école philosophique qui soutient une théorie constructiviste de l’action, du reste assez répandue dans les milieux francophones. Dans les milieux anglophones, c’est plutôt la théorie empirique de l’action qui prime. Beaucoup de choses m’ont ensuite influencé, comme un article de Changeux et Danchin vers 1975 sur la stabilisation sélective des synapses neuro-musculaires. Pour eux, c’est l’activité du jeune animal qui stabilise le nombre de synapses qui vont rester (elles sont en excès au départ). Cette hypothèse neurophysiologique allait assez bien avec l’hypothèse neurocognitive à un niveau plus élevé sur le rôle de l’action. Elle a été validée par la suite. Par exemple, si vous immobilisez une patte chez l’animal, les synapses neuro-musculaires se remettent à proliférer. Il faut que l’animal se serve à nouveau de sa patte pour que le nombre de synapses rediminue. Il y a aussi le phénomène inverse, avec par exemple l’élevage de chatons dans l’obscurité, qui révèle le non-développement des capacités sensorielles et la réduction des synapses dans le cortex visuel. Ça été une époque très importante pour l’étude de la plasticité sensorielle et sensori-motrice.

J’ai ensuite beaucoup étudié les phénomènes d’adaptation sensori-motrices en utilisant des prismes, puis les phénomènes d’adaptation vestibulaires en collaborant avec Alain Berthoz. Nous nous sommes intéressés à l’influence de la vision sur la plasticité du système vestibulaire. A mes débuts, je me suis donc focalisé à la sensori-motricité, puis je me suis éloigné de cette idée.

Vous décrivez dans La Nature de l’esprit une approche de la physiologie de la volonté. Pourriez-vous nous en retracer les grandes lignes ?

J’ai fait allusion à une physiologie de la volonté dans deux livres : d’une part dans Le Cerveau-machine et d’autre part dans La Nature de l’esprit. C’est un titre évidemment provocateur, car la volonté est un concept un peu flou. Nous nous étions beaucoup intéressés aux activités réflexes. Je voulais qu’on étudie aussi les actions autogénérées, qui pouvaient se traduire par cette physiologie de la volonté. On en vient au concept de la représentation.

Justement, on discute beaucoup dans les sciences cognitives de la notion de « représentation ». N’est-ce pas un concept flou et creux ?

Il est vrai que c’est un concept creux, au sens bergsonien : pour Bergson, l’action n’avait pas à être représentée. C’est aussi un concept creux selon ses détracteurs, représentés en France par Jean-Luc Petit et Alain Berthoz : pour eux, c’est le contact par l’action entre l’organisme et le monde extérieur qui fait que cela structure l’action et qu’on peut se passer de la notion de représentation, mais ici effectivement cette notion devient très floue. Quant à moi, je ne suis pas bergsonien du tout et je pense que le notion de représentation est nécessaire à la compréhension de l’action autogénérée. Quand on s’intéresse aux réflexes, on n’a pas forcément besoin de cette notion de représentation, mais elle devient nécessaire à la compréhension de l’action autogénérée. On peut trouver une réalité physiologique à ce concept, comme les séquences d’activations cérébrales apparaissent avant le mouvement, qu’on peut observer en magnéto-encéphalographie (MEG) et en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), et qui décrivent les grandes étapes anatomiques successives mises en jeu pour la construction d’une représentation (du cortex préfrontal à l’aire motrice supplémentaire puis au cortex moteur).

D’autre part, je me suis beaucoup intéressé à l’imagerie motrice et à l’action simultanée, en particulier avec Jean Decety. Cela permet d’étudier les contenus des représentations de l’action indépendamment de l’exécution proprement dite. On utilise des méthodes basées sur la chronométrie mentale, suivant l’idée que la durée du temps de réaction sur des sujets dépend de la complexité du calcul à réaliser (par exemple, les sujets prendront plus de temps à imaginer la rotation d’un objet complexe qu’une forme simple, de même que pour un objet réellement présenté sur un écran).

Vous dites souvent que penser une action, c’est se préparer à l’exécuter. Quels sont les indices cérébraux et physiologiques qui indiquent la représentation de l’action ?

Il existe une série d’indices physiologiques et d’indices cérébraux à la préparation de l’action. On peut par exemple étudier la représentation de l’action avec l’électro-encéphalographie (EEG) en étudiant en particulier une onde cérébrale apparaissant plusieurs secondes avant un mouvement, nommée « potentiel de préparation motrice ». On a également examiné tout un ensemble de fonctions végétatives. Par exemple, on a pu montrer que lorsqu’on se représente mentalement une action, on augmente son rythme respiratoire mais pas sa consommation d’oxygène, puisqu’il n’y a pas de contraction musculaire. On peut aussi mesurer les réflexes de la moelle épinière (spinaux), comme on l’a fait à Marseille avec Jean Requin, directeur de recherches au CNRS. On observe une facilitation des motoneurones pendant la préparation à l’action et pendant la stimulation motrice. Une image motrice est donc une préparation… ».

(In : Marc JEANNEROD. « Les nouveaux psy. Ce que l’on sait aujourd’hui sur l’esprit humain ». Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les arènes, Paris, 2008, pages : 515 – 519.

 

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