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Marc LÉVY. « Les enfants de la liberté. »

« (…) Ce que je ne pouvais imaginer, c’est que l’irruption d’une poignée de gendarmes et de miliciens ferait soudainement basculer ma logeuse du côté de la Résistance. Les portes s’étaient ouvertes avec fracas et les aboiements des Feldgendarmes avaient mis un terme à l’opéra. Et l’opéra, justement, c’était pour la mère Dublanc quelque chose de sacré. Trois ans de brimades, de privations de liberté, d’assassinats sommaires, toute la cruauté et la violence de l’Occupation nazie n’avaient pas réussi à interrompre l’indignation de ma logeuse. Mais interrompre la première de Pelléas et Mélisande, c’en était trop ! Alors la mère Dublanc avait murmuré « Quels sauvages ! »

En repensant à ma conversation de la veille avec Charles, j’ai compris ce soir-là que le moment où une personne prend conscience de sa propre vie resterait, pour moi, à jamais un mystère. »

(In : Marc LÉVY. « Les enfants de la liberté ». Editions Robert Laffont, Pocket, Paris, 2007, page : 161).

 

 

 

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Commentaires :

Il faut du recul pour prendre conscience de sa propre vie. Sinon, la vie peut vous endormir dans sa routine, ou, selon cette formule devenue plutôt célèbre, dans son « long fleuve tranquille ». Il nous faut donc un miroir neuf sur nous-mêmes, qui nous montre en face, toujours brutalement, qui nous sommes, ce que nous avons fait dans le passé, et ce que nous sommes en train de faire.

Le « Monde 2 », celui des pensées subjectives conscientes et inconscientes de tout individu (K. Popper), est donc à la fois, le réservoir de la plupart de ses ressources pour affronter la vie, mais aussi, son piège qui peut être le plus sournois, si l’individu ne peut prendre conscience de la vie quasi-parallèle de ce même « Monde 2 » par un choc venu de l’extérieur ; soit d’une autre « Monde 2 », soit du « Monde 1 », (celui de la Nature en ce qu’elle n’est pas encore modifiée par l’homme), soit enfin du « Monde 3 » (le monde de la connaissance objective) par une connaissance nouvelle que l’individu acquiert par formation ou accidentellement, et qui, tout à coup, bouleverse, chamboule les structures les plus essentielles de son « Monde 2 ».

La réaction de la logeuse du personnage principal de ce livre peut paraître particulièrement choquant, eu égard à la résonnance que l’on perçoit de son « Monde 2 » : toutes les horreurs quotidiennes, les injustices, les assassinats, la Milice, les nazis, tout cela n’avait pu bouleverser son monde de valeurs personnel au point de la motiver à rejoindre la Résistance. Par contre, venir perturber le spectacle d’un Opéra qu’elle aimait, et dont elle pouvait jouir totalement, en pleine période d’Occupation, comme si tout autour d’elle pouvait s’écrouler sans qu’elle s’en soucie, cela lui fit brutalement changer d’avis !

Cependant, faut-il porter un jugement moral sur cette personne ? Cela nous paraît très difficile. Il faudrait d’abord avoir vécu cette période tragique pour pouvoir se sentir suffisamment impliqué dans la lecture de ce livre, afin de ressentir en soi, les effets émotionnels qu’on pu ressentir les personnes. Comment juger de la décision de cette logeuse ? Elle devait, au fond d’elle-même attendre un ultime outrage à son « Monde 2 », venant se rajouter à tous les autres, et qui l’aiderait enfin à éveiller sa motivation à entrer dans la Résistance. Et par avance, compte tenu de tout l’indéterminisme lié à l’apparition des événements, elle ne pouvait en prédire exactement la nature. Donc, rien ne permet de dire qu’elle méprisait, ou qu’elle n’était pas sensibilisée par les événements quotidiens dont elle a pu être le témoin.

Nos changements de décisions, en de bonnes ou mauvaises, sont sans doute le fruit de certaines émotions, comme a pensé le corroborer Antonio Damasio. Mais, ces changements sont aussi indiscutablement déterminés par la complexité et l’imprévisibilité des situations logiques dans lesquelles nous sommes et seront amenés à vivre ces émotions. On peut toujours dire que la logeuse a pris, moralement, « la bonne décision » : celle de s’engager dans la Résistance. Mais, si elle était capturée, torturée, et tuée ? Etait-ce la bonne décision à prendre ? Compte tenu de la nécessité de lutter contre la barbarie nazie, nous pensons que c’était la bonne. Une personne qui s’engageait dans la Résistance, devait s’attendre, chaque jour de sa vie, à chaque instant, à être capturée et sommairement assassinée, comme ce fut, hélas, si souvent le cas… Mais ces personnes s’engageaient avec une conviction, sinon une certitude quant à un devoir moral, pour le bien public, que nul ne peut contester, ni se permettre de mettre davantage en questions.

Il nous paraît donc hasardeux, malgré les théories de Damasio, de juger des décisions des gens « bonnes ou mauvaises » sur la base de l’identification de leurs émotions dans certaines situations logiques plus ou moins dramatiques. Tout cela n’est que surface. Mais ces propos nous engage alors à considérer « la profondeur », c’est-à-dire tout l’ensemble des valeurs conscientes et inconscientes liées au « Monde 2 » d’une personne. Or, il n’y a pas de « voie royale » et aussi déterministe qu’on le voudrait vers ce monde-là. Il est donc toujours très difficile, de juger des « mobiles », pour reprendre un terme qui appartient surtout à un contexte judiciaire. Les « mobiles » d’une action (criminelle, par exemple) ce sont toutes les motivations, les intérêts, qui ont été déclenchés, à la fois par certaines circonstances, donc certaines situations logiques, lesquelles ont toujours été interprétées sur la base du « Monde 2 » du sujet. Ce n’est qu’en établissant certaines relations irréfutables entre des faits singuliers, des circonstances particulières, et un interrogatoire du sujet, que l’on a une chance d’accéder à une part de ses « mobiles », et…une « part » seulement.

Tout cela pour dire qu’il n’existe aucun moyen pour l’homme pour juger entièrement et de façon certaine des motifs, des « mobiles » d’un autre homme.

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