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Maria PIERRAKOS, psychanalyste, nous parle encore de la peste lacanienne…

19 novembre 2011 1 commentaire

Cet extrait concerne les psychanalystes, et sera très instructif pour les « non-dupes » qui n’errent pas (…).

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« La psychanalyste travaille à la fois avec ce qu’il est et avec ses théories, ou plutôt il met ses théories en œuvre selon les lignes de force de sa propre personnalité. On peut se demander d’ailleurs s’il ne « choisit » pas la théorie justement pour sa correspondance avec cette personnalité. Du comportementaliste au jungien, tous les psys sont dans la nature. Mais que se passe-t-il si la théorie va dans le sens des points aveugles ou de la perception de l’analyste et baigne aussi dans l’air du temps ?

 L’air du temps, que voilà une jolie formule qui peut s’entendre de tant de façons. Les lacaniens ont à la fois chanté la musique de leur époque, toute de dissonances et de stridulations, et contribué à sa composition. Ils ont raréfié l’oxygène respiré par leurs contemporains et nous,  tant d’années après, nous continuons à baigner dans cet air appauvri qui nous dévitalise et nous asphyxie ; nous continuons à danser sur cette triste musique. C’est une époque non romantique par excellence et où il ne faut pas être dupe. Et pourtant c’est bien Lacan qui, dans un de ces calembours à tiroir dont il avait le secret, a intitulé un de ses séminaires Les non-dupes errent. Quelle errance est aujourd’hui la nôtre ?

Après le lyrique de Bachelard, il y a eu le cynique de Lacan. Certes, la pensée et la littérature européennes ont toujours balancé enter Mme de Merteuil et Werther, entre cynisme et romantisme, entre le sec et l’humide, disons même le larmoyant. Mais, avec l’attitude lacanienne, c’est comme si le fin rideau de larmes qui s’interpose entre nous et le monde extérieur et nous permet d’en avoir une vision supportable devait disparaître, et nous nous retrouvons les yeux irrités, aux deux sens du terme. Il est de bon ton chez les lacaniens de parler avec mépris d’une certaine psychanalyse humaniste. Mais n’aurions-nous pas affaire ici à une théorie qui, dans son abstraction extrême, penche du côté du non humain ?

Michel Fain disait que nous vivons dans la communauté du déni et de la mort : il est impossible de vivre sous ce déni, et c’est seulement quand la mort s’approche de nous ou de l’un des nôtres que le rideau du déni se déchire. Christophe Dejours, dans sa théorie de la troisième époque, parle aussi du déni comme protection contre la perception de la réalité. Ces sentiments, ces sensibilités, ces idéalisations peuvent aussi être au service du déni. Mais peut-on vivre en dehors de ce déni ? Jusqu’où peut-on aller trop loin dans le déni du déni ?

Certes, il serait trop simple de rendre Lacan responsable de tous les maux ou tics qui traversent la société française aujourd’hui – j’entends le Landerneau des intellectuels : désinvolture, double langage, cassures de la langue, écrasement des valeurs, de n’attribuer qu’à lui le glissement de cette société vers une certaine sécheresse, hauteur, absolutisme, sens du dérisoire, et, disons le mot, désespoir. Mais par quel mystère, à un moment donné, une personne incarne-t-elle une tendance, une philosophie, une politique et entraîne-t-elle la société dans son sillage ? C’est ce qu’à été Lacan pour les intellectuels désabusés des années soixante-dix ; c’est dans ce sillage que se sont produits et se produisent encore les phénomènes les plus détestables. Et c’est ainsi qu’est né l’homo lacanus, brandissant d’une main la matraque du paradoxe, de l’autre la lance de la dérision et bien à l’abri dans son éblouissante cuirasse théorique.

Empruntons à Didier Anzieu l’énumération impressionnante des éléments de cette cuirasse : « le stade du miroir ; la distinction des trois registres de l’imaginaire, du symbolique et du réel ; cette autre distinction du désir, du besoin et de la demande ; le rôle du signifiant à l’articulation du fantasme et du discours et le défilé des signifiants ; la refente du sujet ; le nom du père et sa forclusion dans la psychose ; la production des formations de l’inconscient par des processus métaphoriques et métonymiques ; l’aliénation foncière par déplacement au lieu de l’Autre ; l’être humain comme parlêtre se structurant par lalangue (en un seul mot), etc. »

Mais, continue-t-il, « Hélas, la fréquentation des cercles lacaniens, la familiarité avec des notions, l’aisance à jouer avec elles dans le discours et les faire briller de mille feux, n’ont guère aidé les disciples de Lacan à acquérir un sens clinique et à travailler psychanalytiquement avec leurs patients. »

(In : Maria PIERRAKOS. « La « tapeuse » de Lacan. Souvenirs d’une sténotypiste fâchée. Réflexions d’une psychanalyste navrée ». Editions L’Harmattan, Paris, 2003, pages : 53 – 57).

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