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Mary ROTHBART. Parents et enfants.

« Des observations à la maison ?

« (…) Oui, chez eux. Nous avons constaté certaines différences entre ce que les parents nous rapportaient et ce que nous observions nous-mêmes. Alors nous avons développé des expériences de laboratoire pour mieux cerner nos hypothèses quant aux différences de tempérament. Nous avons obtenu de bons résultats avec plusieurs méthodes. Par exemple, nous présentions un jouet mécanique bruyant que l’enfant ne connaissait pas et nous analysions ses réactions. Ce genre de stimulus servait à  mesurer le facteur d’ampleur des réactions de peur – dès le plus jeune âge, ces réactions varient beaucoup d’un bébé à l’autre. Nous avons aussi testé leur colère et leur frustration en plaçant un objet désirable derrière une vitre en plastique ou en retirant à un enfant un ustensile qu’il appréciait. Puis nous avons analysé les réactions neuromotrices de bébés en les plaçant sur un matelas marqué par des lignes : on mesurait le nombre de lignes qu’ils traversaient pour atteindre les jouets alentour. Certains nourrissons bougeaient énormément et d’autres nettement moins. Nous nous sommes intéressés à la réponse d’autres enfants face aux stimuli visuels : nous chronométrions la durée durant laquelle ils se focalisaient sur une image présentée et combien de temps ils parvenaient à rester concentrés sur leur jeu.

Ce que nous avons observé de particulièrement intéressant, c’est que nous pouvions regrouper certains types de réactions. Par exemple, les nourrissons qui sourient et rient le plus sont aussi ceux qui ont tendance à bouger et qui passent facilement d’une activité à l’autre. Ensuite, vers l’âge de 7 ans, ces mêmes enfants sont décrits par leurs décisions par rapport aux autres enfants. Nous avons aussi découvert, grâce à nos expérimentations, que nous pouvons prédire assez justement quels seraient les enfants qui, plus tard, auraient une tendance à être facilement effrayés ou tristes. Et nous avons pu également distinguer ce « pattern » spécifique à d’autres différences précoces, comme la tendance à la colère et la faible tolérance à la frustration.

 

En quoi vos recherches peuvent-elles être utiles aux parents ou aux psychologues cliniciens qui travaillent avec des enfants ?

Notre plus grande contribution est probablement d’avoir découvert que bien des comportements d’enfants ne sont pas juste de la « réactivité ». Car les études précédentes affirmaient généralement que le tempérament des enfants dépendait seulement de leur manière de réagir face à des stimuli. Pour simplifier, cela revenait à dire que les enfants développaient des comportements d’extraversion et de curiosité positive parce qu’ils avaient vécu des expériences positives dans ce sens. Voilà comment on expliquait les différences de tempérament. Nos recherches ont permis de découvrir une nouvelle manière d’appréhender la compréhension du comportement des enfants, dans le sens où les enfants ne réagissent pas si simplement aux stimuli. Ils sont capables d’inhiber une réaction spontanée pour planifier une action et se comporter comme une entité indépendante.

Donc, dans un certain sens, vos recherches ont contribué à réduire les reproches que l’on faisait habituellement aux parents d’enfants qui ont des difficultés de comportement.

Oui, tout à fait. Nous voulions mettre un terme à l’idée que tout était la faute des parents. Ou que tout allait bien grâce aux parents ! Nous avons montré que le comportement d’un enfant ne dépend pas seulement des attitudes parentales. Il ne suffit pas de prodiguer les justes punitions et les bonnes récompenses pour que l’enfant se comporte adéquatement. L’enfant, dès le départ, possède certains potentiels et certaines faiblesses directement liés à son comportement. Le défi ultime est de savoir comment l’adulte peut apprendre à accepter certains aspects du tempérament de l’enfant et comment il peut « guider » ou « orienter » certaines tendances vers une issue plus favorable. Il s’agit de trouver une motivation chez l’enfant pour qu’il puisse se dire : « OK, même si c’est difficile ou pénible pour moi, j’ai besoin de le faire ! » Et ce genre de réflexion nous a conduits à développer les concepts de caractère ou de conscience. L’idée est que les enfants agissent aussi en fonction de principes et pas seulement pour obtenir des récompenses ou pour éviter des punitions. Nous avons lié nos travaux sur les différences individuelles et sur le système de contrôle automatique à ceux sur le développement de l’empathie chez l’enfant. Et, par contraste, nous avons aussi tenté de comprendre les problèmes de comportements déviants. Ce qui offre une application utile dans le domaine de l’enseignement, notamment. L’étape suivante dans la recherche scientifique consiste à mieux cerner les liens entre les aspects les plus précoces du tempérament et ses composantes physiologiques. Les nouvelles techniques d’IRM offrent des perspectives auxquelles nous n’avions pas accès autrefois. Mais cela reste difficile avec de très jeunes enfants. Toutefois, avec Michael Posner, nous avons déjà pu retracer quelques patterns de fonctionnement du cerveau pour certaines tâches. Une peu comme si chaque individu avait une manière de raisonner qui lui était propre et qui se maintenait de manière stable de l’enfance à l’âge adulte.

Pensez-vous que vos recherches pourraient aider à comprendre les problématiques des enfants hyperactifs, et peut-être à les traiter ?

Je pense que oui. Mais je dois dire que nous n’avons pas exploré l’aspect clinique. Nos recherches sont surtout empiriques. Je crois cependant que certaines de nos recherches offrent des perspectives encourageantes dans ce sens. Notre intention était de dire : « Comment pouvons-nous comprendre toutes ces variables à différents niveaux ? » En effet, pour les hyperactifs, nous avons toutes sortes de données et d’hypothèses. Nous estimons qu’il existe probablement une composante génétique. Mais nous avons aussi suivi une autre piste. A l’âge où se produisent de nombreux développements dans la capacité de l’enfant à se contrôler, pouvons-nous l’entraîner à mieux gérer son attention ? Et, récemment, j’ai mis au point une technique d’entraînement de cinq jours. Cette méthode est basée sur un programme de l’université Georgestate, avec des singes. Il est apparu que cette méthode est transférable à l’humain ; nous l’avons donc appliquée à des enfants de 3 à 6 ans. Certains de nos résultats suggèrent que nous pouvons effectivement améliorer la capacité d’attention des enfants. Et je pense que ce genre de programme ne devrait pas se limiter à des exercices sur ordinateur. Mais je songe à toute une série d’activités sous formes de jeux, de chansons, de musiques.

On pourrait donc intégrer cette méthode aux activités habituelles de l’enseignant en maternelle, par exemple ?

Oui. Absolument. Et l’idée est que, s’il y a effectivement des enfants avec certaines difficultés qui pourraient en bénéficier, cela ne doit pas se limiter à eux : tous les enfants pourraient développer leur potentiel dans ce domaine. On peut aussi aider, par exemple, des enfants au tempérament plus « peureux » à découvrir de nouvelles stratégies pour mieux s’adapter à des situations anxiogènes, ce qui rendrait leur vie scolaire beaucoup plus agréable. Les exercices d’entraînement de l’attention nous offrent une perspective très optimiste sur le développement de l’enfant. Ce n’est pas parce que le tempérament est en grande partie déterminé génétiquement qu’on ne peut rien faire. Il est tout à fait possible de définir à quel âge se mettent en place certains aspects du comportement. Il est donc réaliste d’envisager que l’on puisse, grâce à des programmes spécifiques, aider chaque enfant à développer son potentiel dans différents domaines. »

(In : Mary ROTHBART. « Les nouveaux psys. Ce que l’on sait, aujourd’hui de l’esprit humain ». Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les arènes, Paris, 2008, pages : 423 – 427).

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