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« Un pragmatisme sans épistémologie ? »

10 juin 2012 1 commentaire

« Par rapport au cadre que je viens d’esquisser, ce qui paraît le plus étonnant dans la reprise rortyenne du pragmatisme est son insistance à remplacer la distinction entre raison et intelligence en tant que figures différentes de la rationalité par une opposition nette entre rationalité et imagination, comme s’il n’y avait pas de place pour une rationalité différente de celle de la tradition métaphysique, ou comme si une part énorme de la réflexion deweyenne (et du pragmatisme tout entier) ne visait pas le développement d’une conception différente de la place de la rationalité dans la vie humaine. En ce sens, la notion de rationalité comme enquête est irréductible tout à la fois au modèle classique d’une rationalité démonstrative, et à l’idée rortyenne d’une raison qui se limiterait à réaliser les desseins de l’imagination, ou à suivre les injonctions des sentiments. L’idée d’enquête ne peut pas non plus se réduire à l’idée toute faite du « problem solving » : dire, comme le fait Rorty, qu’une fois admis que le raisonnement philosophique ne peut pas nous livrer d’arguments définitifs, il ne nous reste qu’à nous tourner vers l’imagination et vers la conversation laquelle nous empêche de comprendre le rôle que joue l’intelligence dans l’expérience, ainsi que le rôle de théorisation de cette intelligence qui revient à la philosophie.

Ce qu’une théorie pragmatiste de la rationalité devrait nous montrer, c’est précisément comment habiter cet espace qui s’étend entre l’illusion d’une raison capable de produire les prémisses non controversées qui assureront notre accord, et l’idée fausse selon laquelle on pourrait se mettre d’accord sans aucune référence à des critères valides. Il s’agit de cet espace fait de la recherche de raisons, de l’articulation des positions, de l’examen des conséquences des actions, et ainsi de suite. Cette expérience politique et morale traversée de part en part par le travail de la raison risque donc de devenir incompréhensible à moins que nous ne possédions les concepts nécessaires pour en expliciter la dimension épistémique. Mais comment comprendre tout cela, sinon dans le cadre d’une théorie de la rationalité ? Dans quel discours articuler cette compréhension, sinon dans celui de la philosophie ? Ou encore : même si nous acceptons que la raison ne peut nous livrer de valeurs universelles et non controversées, le choix entre solidarité et liberté ou entre démocratie et absolutisme est-il vraiment, comme le dit Rorty, du même ordre que le choix esthétique entre deux écrivains ? Au contraire, une conception de la rationalité comme enquête nous permet de comprendre comment, à partir de l’examen de l’expérience, de la discussion des opinions et de l’évaluation des conséquences, les agents parviennent à construire un discours qui n’est pas une simple conversation civilisée ni une narration, mais qui inclut des prétentions à l’objectivité qui, seules, rendent les pratiques normatives possibles. Cette quête d’objectivité, pour un pragmatisme, devrait être considérée comme un trait constitutif de l’expérience humaine et, pour revenir au discours de Rorty, comme l’un des points forts de la culture démocratique, dont il s’agit de favoriser la diffusion plutôt que d’en saper les fondements par une rhétorique de l’imagination et des sentiments. En ce sens, on pourrait dire qu’il s’agit d’une conception de l’objectivité qui prend en compte les conditions de la solidarité, ou d’une conception de la justice qui se greffe sur l’expérience de la loyauté, ou encore d’une conception de la raison qui reconnaît ses sources imaginatives et sentimentales. Sans pourtant que cela implique l’annihilation du premier terme au profit du deuxième.

Comme nous l’a montré la psychologie sociale et cognitive des vingt dernières années – et Rorty lui-même le reconnaît au moins en partie, – l’agir pratique d’un médecin, d’un thérapeute ou d’un juge présuppose le déploiement d’une rationalité complexe que la philosophie a encore pour tâche de théoriser, et dont elle doit dégager les conditions de validité. Il en va de même pour la notion d’objectivité, dont la reformulation sur des bases pragmatistes permettrait d’achever ce qu’exige Rorty sans pour autant nous laisser sans outils critiques pour faire de notre ethnocentrisme une position non seulement pragmatiquement, mais épistémiquement justifiée. Je vois là, dans ce que Charles S. Peirce et John Dewey ont commencé sans l’achever, un champ de recherche philosophique immense, et on se tromperait si l’on suivait Rorty en considérant que cette entreprise relève d’une culture philosophique périmée. En réalité, il en va de la notion de raison comme de toute autre : tant que nous n’en aurons pas une compréhension claire, notre rapport au monde, à la fois théorique et pratique, en sera négativement affecté. En ce sens, ce que le pragmatisme voulait nous apprendre, ce n’était pas à nous débarrasser d’un certain travail intellectuel abstrait, mais le reconduire dans le flux de l’expérience. »

(In : « Lectures de philosophie analytique ». Sous la direction de Sandra LAUGIER et Sabine PLAUD. « Après le pragmatisme ». Éditions Ellipses, Paris, 2011, pages : 556 – 558).

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