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Michael S. GAZZANIGA. Sur les rapports entre l’esprit et le corps.

« Dans The Integrated Mind, les auteurs établissent (…), d’une manière dérangeante mais empiriquement fondée, que cette unité de l’esprit n’est peut-être qu’une…vue de l’esprit. Ils battent en effet en brèche la conception habituelle, y compris chez les scientifiques, d’une conscience unitaire : « la » conscience n’existe pas davantage que « l’ » inconscient freudien. Pour Gazzaniga et LeDou, le cerveau est constitué d’un grand nombre de systèmes mentaux indépendants, qui sont chacun capables de générer des réponses appropriées aux informations spécifiques qu’ils reçoivent : l’esprit est davantage sociologique que psychologique. Il y a un système, le système verbal localisé dans l’hémisphère gauche et connecté au système qui permet la capacité d’inférences, dont la fonction est d’interpréter les actions ou les activités mentales de l’individu : grâce à ce système, nous « prenons conscience » de ce qui se passe.

Au départ de ce constat, on retrouve des observations de patients au cerveau dédoublé. En général, lorsqu’on présente des mots à l’hémisphère droit de ces patients, ils ne peuvent les lire. Les auteurs ont cependant constaté, chez certains patients, un phénomène intéressant. Si on leur demande d’abord de faire ce qui est écrit (et présenté dans le champ gauche), ils le font ; si on leur demande ensuite ce qui était écrit, ils y arrivent ou produisent un mot sémantiquement proche de ce qui était écrit. Pour Gazzaniga, cela s’explique : l’hémisphère gauche a « vu » les gestes accomplis et les interprète.

L’interprète vise naturellement à construire une représentation de la réalité qui soit cohérente, donc unitaire. Cela va se faire via des inférences, sur base de l’accumulation des expériences antérieures, mais aussi par attribution de causes aux actions, via des croyances et des valeurs. C’est « l’esprit intégré » : il n’y a pas un « soi » unitaire, il y a de multiples « soi » (autant que de systèmes différents), et ce qui est unitaire, c’est l’interprétation qui en est faite sur la base de croyances et de valeurs. Cela entraîne évidemment que le libre arbitre est également illusoire, ce qui a des conséquences sur ce qu’on appelle la responsabilité. Par un chemin différent (les propriétés du cerveau), Gazzaniga rejoint ainsi les conclusions des behavioristes à partir de leurs études sur l’apprentissage.

Sur la base de tous ces travaux scientifiques, on voit donc que Gazzaniga s’est forgé une conception claire des rapports entre l’esprit (la pensée, la cognition) et le corps (le cerveau). Pour lui, la pensée n’est rien d’autre que ce que produit le cerveau, c’est une évidence : il n’y a donc pas de raison de s’interroger sur les relations entre les deux. Il « appliquera » et illustrera cette position à deux activités humaines complexes dans deux de ses ouvrages : les relations entre les individus, avec The Social Brain, en 1985, et la morale, avec The Ethical Brain, en 2005. Gazzaniga sera rejoint dans cette thèse radicalement antinomique du dualisme cartésien par deux autres éminents neuroscientifiques contemporains : Antonio Damasio, avec Descartes’ Error, et Gerald Edelman, avec Bright Air, Brillant Fire.

(In : Raymond Bruyer. Michael S. GAZZANIGA. « Les nouveaux psys. Ce que l’on sait aujourd’hui de l’esprit humain ». Sous la direction de Catherine Meyer. Edition les arènes, Paris, 2008. Pages : 557 – 559).

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Brève critique :

Ainsi, pour ce scientifique, nous n’aurions ni âme, ni spiritualité, ni inconscient, ni libre-arbitre ? Malgré tout le respect que l’on peut devoir à la scientificité de ses travaux, qu’il nous soit permis d’en douter. Notre doute, hélas, ne sera pas d’un niveau « scientifique », ni même épistémologique. Ce sera juste un doute d’ordre tout à fait subjectif, empreint d’affectivité, de morale, et d’éthique.

Les théories de John C. Eccles, et de tant d’autres, ont bien corroboré qu’il existe une dualité entre le corps (le cerveau) et l’esprit (la conscience), de telle sorte que les deux soient en interaction sans que ce soit le corps qui domine l’esprit, mais le contraire. Ces théories laissent toutes leurs chances à l’âme, la spiritualité et le libre-arbitre. Mais notre attitude, ici, ne revendique en rien une sorte de « censure » pour les adversaires de ces théories. Que la controverse demeure et soit vivace! C’est le jeu normal de la science.

Pour ce qui concerne l’inconscient, il ne fait néanmoins aucun doute pour nous, que l’inconscient tel que Freud et les psychanalystes le conçoivent ou l’on toujours conçu, n’est qu’une histoire à dormir debout. Il y a bien d’autres théories de l’inconscient, dont certaines issues des neurosciences (nous pensons aux théories sur la mémoire implicite), et qui sont d’un grand intérêt scientifique, eu égard à leur contenu informatif bien corroboré par des tests.

Les théories de Gazzaniga, que nous découvrons, il faut le reconnaître, nous font irrésistiblement penser à un être capable de s’autocréer lui-même, de générer complètement lui-même ses propres ressources cognitives. Cela nous semble impossible. L’homme a créé un foultitude de connaissances qui sont détachées de lui, qui appartiennent au « Monde 3 », c’est-à-dire au monde de la connaissance objective. Toutes les théories scientifiques, et je pense surtout aux mathématiques et à la logique, font indiscutablement partie du « Monde 3 », un monde sans sujet connaissant, parce  que logiquement impossible à appréhender dans sa totalité par un être humain ou même par plusieurs. L’ensemble des entiers naturels, ou des nombres premiers, est un ensemble qui dépasse logiquement toute possibilité d’appréhension humaine, en totalité. Selon nous, il constitue donc bien une sorte de relation à l’esprit, telle que cette relation soit dualiste interactionniste, comme l’a corroboré le Prix Nobel de médecine. John C. Eccles.

 

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