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Michel BITBOL. « L’inconscient freudien, au sens « descriptif » et « systématique ». »

« L’inconscient freudien, au sens « descriptif » et « systématique ».

« La psychanalyse a inauguré un usage de l’adjectif « inconscient », et une manière de le substantiver, qui excède de loin ce qui était acceptable avant Freud. L’inconscient freudien n’est-il pas ce qui opère à tout moment, dans chaque conduite et dans chaque pensée, en dehors du contrôle de la conscience ? Et la conscience n’est-elle pas traitée, à partir de là, comme ce qui tantôt vient éclairer un processus mental « préconscient », et tantôt est tenu à l’écart du processus relevant de « l’inconscient » stricto sensu par une résistance ? Dans ce contexte, un couple de significations conscient-inconscient est universellement à l’œuvre ; et s’il fallait y désigner ce qui va de soi, ce serait plutôt l’ubiquité des processus inconscients que leur résistible révélation par la lumière de la conscience.

La difficulté est ici de ne pas se laisser fasciner par la netteté et par le pouvoir structurant de l’un des tableaux les plus évocateurs parmi ceux qui ont été brossés par Freud : celui d’un face-à-face entre un processus mental inconscient et une conscience prenant ce processus pour objet de perception intérieure aussi longtemps qu’aucune force de refoulement n’intervient. Selon notre option méthodologique de départ, cette représentation doit, comme toutes les autres, être mesurée à l’aune de la fonction qu’elle remplit au cours d’une pratique ; dans le cas présent, il s’agit de la pratique de la cure psychanalytique. Or, un événement crucial de la cure psychanalytique, sans doute son issue, est la reconnaissance rétrospective par le patient qu’il avait des raisons d’agir qu’il ne pouvait par accepter comme telles au moment où il accomplissait son acte. La topique freudienne offre dans ce contexte une mise en scène réglée et des personnages standardisés (les diverses « instances »), sur lesquels se cristallise le projet du patient de constituer un scénario pour son drame personnel, et de le considérer comme une reconstitution. L’attribution d’un acte à une pulsion inconsciente suppose en somme un travail comprenant trois grandes étapes : l’observation qu’une série d’actes a été commise par soi sans qu’on puisse en fournir une explication convaincante, l’élaboration au cours de la cure d’une raison plausible, couplée à la lente transformation personnelle qui permet de l’assumer, et enfin la projection en retour, vers le passé, de la raison identifiée. Chacune de ces étapes doit être déployée dans ses principales implications si l’on veut évaluer la prétention à la coexistence d’un « inconscient » à côté d’une « conscience ».

(1)   La première étape implique simplement un double constat négatif. Celui que je ne parviens pas à expliquer de façon convaincante ce qui m’a conduit à dire ou à faire quelque chose ; et celui que je ne peux pas endosser cette parole ou prendre la responsabilité de cet acte sans altérer gravement la représentation que j’ai (et que je veux donner) actuellement de moi-même. Face à cela, l’entreprise psychanalytique consiste non seulement à chercher une explication à l’acte sur un plan causal, mais aussi à lui donner sens en faisant assumer par un agent inconscient quelque chose comme l’intention de l’accomplir. La psychanalyse semble combiner un postulat de déterminisme psychique à une refus assez radical d’accorder une place au non-sens dans les conduites humaines.

Si l’on s’en tenait là, cependant, la position du psychanalyste apparaîtrait assez faible. Il serait facile de sourire de sa prétention à passer d’un constat d’absence d’intention à l’attitude naïve de quelqu’un qui, traduisant à sa manière l’observation qui personne n’a fait cela, affirmerait : « M. Personne a fait cela. » Les deux faits négatifs considérés au départ mettent en péril le mythe le plus commun, celui d’une conscience pleinement maîtresse des comportements et de pensées de celui qu’elle anime, une conscience-homoncule pilote du navire corporel et mental. Mais ils ne suffisent pas à eux seuls à rendre vraisemblable le mythe alternatif d’un agent inconscient imposant sa volonté tantôt dans l’ombre des résistances, tantôt sous le regard intérieur de la conscience. Au fond, tout ce dont il a été question jusque-là est une distinction entre ce qui est décrit par quelqu’un comme un geste inexplicable de sa part, et ce qui est endossable par lui comme un acte volontaire. La conscience reste le présupposé allant sans dire de la description distanciée aussi bien que de la prise de responsabilité, et on ne voit pas ce qui justifie à ce stade qu’on lui oppose un quelconque « inconscient » personnalisé. Plusieurs autres éléments sont requis pour rendre simplement crédible une telle opposition.

(2)   L’itinéraire d’autotransformation de la cure psychanalytique conduit, comme on l’a rappelé, à pouvoir accepter une certaine explication de ses propres conduites passées. Mais au départ, cette acceptation s’effectue dans une large mesure en troisième personne. Pour le patient, comme pour le thérapeute, le premier enjeu est de mettre en place, par un procédé inductif ou abductif, un schéma plausible de pulsions, de résistances et de refoulements, ayant pu conduire à certains actes, à certaines paroles, et à certains contenus oniriques. Un schéma qui semble longtemps extérieur au patient concerné, comme s’il concernait quelqu’un d’autre que lui-même. Au sens descriptif, écrit Freud, « […] nous appelons inconscient un processus psychique dont il nous faut supposer l’existence parce que, par exemple, nous le déduisons de ses effets, mais dont nous ne savons rien. Nous avons alors la même relation avec lui qu’avec un processus psychique chez un autre individu, sauf que c’est précisément un des nôtres ». Dans le sillage de cette posture objectivante, Freud avance en faveur du type de description proposé par la psychanalyse deux arguments analogues à ceux dont un chercheur scientifique pourrait se prévaloir en faveur de ses théories et des ses entités. D’une part l’interpolation des actes conscients du sujet par des actes inconscients permet de les intégrer dans un système pleinement cohérent. Et d’autre part, on peut fonder sur l’hypothèse de l’inconscient et des corrélats une pratique efficace : celle de la thérapie psychanalytique. En bon adepte du réalisme scientifique, Freud estime avoir apporté par là « une preuve incontestable de l’existence […] » de l’inconscient et de instances de sa topique. Même si l’on met entre parenthèses les critiques du caractère scientifique de la psychanalyse, fondées sur un critère de démarcation comme celui de Popper ; même si l’on accepte de jouer le jeu en appliquant de bout en bout à la psychanalyse les normes qui régissent les sciences, on peut émettre de sérieux doutes au sujet de la validité de dette « preuve d’existence » offerte par Freud. En toute rigueur, ni la cohérence explicative, ni l’efficience pratique obtenues sous l’hypothèse de l’existence d’une entité, n’en constituent une preuve scientifique indubitable. Seule la démonstration que cette entité constitue la seule explication possible d’une ensemble de phénomènes attestés serait unanimement acceptée comme fournissant une telle preuve ; on appelle cette procédure idéale une inférence vers l’unique explication. Plus couramment, mais aussi moins impérativement, on se contente de la classique inférence vers la meilleure des explications disponibles. Le problème est que sur ce terrain de l’explication extrinsèque, mécanique et causale des comportements, les thèses freudiennes rencontrent de sérieux concurrents, comme par exemple la neurophysiologie. Le système de la topique psychanalytique n’est donc pas la seule explication disponible de ce type ; de surcroît, la question de savoir si elle est la meilleure, et selon quelle échelle de valeur elle peut être tenue pour telle, reste largement ouverte. 

Freud était loin d’ignorer la concurrence exercée par des approches neurophysiologiques. Mais il considérait qu’à son époque au moins, elles avaient échoué face au défi représenté par la complexité des conduites et des représentations humaines. Plus profondément, il n’acceptait pas l’idée que les processus échappant à la conscience soient traités comme s’ils étaient exclusivement de nature somatique. Certains de ces processus devaient aussi selon lui être considérés comme étant de nature psychique. Mais qu’est-ce exactement qu’un processus psychique ? En quoi se distingue-t-il d’un processus purement somatique ? En analysant la réponse de Freud à ces questions, nous allons approcher au plus près de la spécificité qu’il a conférée à la psychanalyse, et en même temps cerner les limites du concept « d’inconscient ».

La remarque méthodologique intitiale de Freud est qu’il faut éviter d’assimiler, dans une sorte de pétition de principe, les processus psychiques aux processus conscients. Pourtant, un lien constitutif subsiste entre les critères de définition du psychisme et la conscience des processus qui le composent. Car ce qui rend un processus inconscient justifiable du qualificatif « psychique », c’est le fait qu’il est en principe possible de le traduire en un processus conscient à l’issue du travail de la cure. Seule cette capacité de transposition finale permet de le faire recouvrir par « […] toutes les catégories que nous appliquons aux actes psychiques conscients, telles que les représentations, tendances, décisions et autres choses du même genre ». La conscience ne recouvre certes pas la totalité du psychique ; mais d’une part telle en est l’étalon à travers les catégories intentionnelles que la description des processus inconscients lui emprunte ; et d’autre part l’inconscient se laisse uniquement connaître « […] comme conscient, une fois qu’il a subi une transposition ou traduction en conscient ». La conscience reste le « point de départ », et aussi, on peut l’ajouter, le point d’arrivée, de toutes les recherches cliniques suscitées par la psychanalyse.

À partir de là, une tension apparaît dans le discours du psychanalyste. Dans le système de la métapsychologie, la « conscience » est une entité théorique parmi d’autres, et elle y inervient comme nœud d’un système de relations psychiques qui l’excède de très loin. Au contraire, dans la pratique de la cure, la conscience du patient est la toile de fond omniprésente, à la fois terminus a quo et terminus ad quem des investigations. Cette tension est résolue par Freud aum moyen d’un dédoublement du vocabulaire et de concepts. L’entité théorique, notée Cs, est appelée la conscience au sens systématique, tandis que la précondition du travail de la cure est qualifiée de conscience au sens descriptif. L’ennui est que ces précisions sur la différence entre une conscience réfléchie et une conscience réfléchissante restreignent la portée et la teneur sémantique de la dichotomie conscience-inconscient. Car seule la conscience au sens systématique (ou conscience réfléchie) entre dans un véritable rapport d’opposition avec une entité « inconscient » (notée Ics), prise elle aussi au sens systématique. La conscience au sens descriptif (ou conscience réfléchissante) est, chez Freud comme chez Wittgenstein, un « ce qui va sans dire » omniprésent : « Ce qu’il convient d’appeler conscient, écrit Freud, nous n’avons pas besoin d’en discuter, c’est hors de doute. » L’inconscient au sens descriptif ne représente rien d’autre dans ces conditions qu’une tâche à laquelle la conscience réfléchissante est confrontée ; une énigme en son sein, plutôt que quelque chose qui s’en distingue ; une « chose obscure qu’on commence par craindre et qu’on finit par désirer » ; une lacune à combler dans la chaîne des motifs explicites qui sont censés justifier les actes, les paroles, et les pensées ; une solution de continuité interne que la cure psychanalytique a pour mission de réparer, et dont la métapsychologie freudienne n’offre qu’une tentative de représentation sous forme d’une relation d’extériorité théorique (ou « systématique ») entre instances conscientes (Cs) et inconscientes (Ics).

Le dédoublement du discours en un niveau systématique et un niveau descriptif a incontestablement permis une clarification, en montrant que c’est seulement au plan systématique (c’est-à-dire au plan de la représentation théorique) qu’une entité « Inconscient » se démarque de la conscience et s’oppose à elle. Mais il a aussi introduit une impropriété, en admettant que l’on thématise une conscience (…).

P. 136 :

« (…) La remarque selon laquelle un inconscient riche de représentations, de désirs, d’intentions, et d’aptitudes à la décision, ne se laisse connaître que comme conscient, à la fin d’un processus curatif complexe, n’a jamais été considérée par Freud comme un argument puissant à l’encontre de l’attribution d’une existence autonome permanente à cet inconscient. Là encore, un parallèle avec une certaine conception des sciences expérimentales de la nature a dû être déterminant. Car après tout, la procédure suivie par les sciences expérimentales comporte aussi une histoire investigative, un itinéraire intellectuel souvent erratique, des processus de mesure qui prennent du temps. Et elle n’aboutit en fin de parcours qu’à codéfinir un ensemble de phénomènes à peu près reproductibles et des algorithmes théoriques permettant de les anticiper. Cela n’empêche généralement pas (en faisant abstraction du cas épineux de la physique quantique, discuté aux chapitres 1 et 3) que l’on puisse assigner rétrospectivement ces phénomènes à l’interaction des appareils de mesure avec des entités dotées de propriétés intrinsèques qui préexisteraient à la procédure de recherche, et considérer que la théorie explique les phénomènes en rendant compte du devenir de ces entités. Le succès de l’entreprise scientifique s’évalue en somme traditionnellement à la capacité qu’ont les chercheurs de déhistoriciser leurs descriptions, de les rendre indépendantes des vicissitudes individuelles, sociales, matérielles, climatiques, chronologiques, qui ont jalonné leur travail et en ont précédé l’achèvement. Lorsque toutes les conditions pour cela sont remplies, il est rare qu’on conteste les engagements ontologiques des chercheurs scientifiques au nom du fait, évident, que leurs entités se laissent seulement connaître comme phénomènes, à la fin d’une histoire performative et intellectuelle complexe. N’est-il pas permis de procéder à ce genre d’assignation rétrospective d’existence permanente pour l’inconscient de la psychanalyse ? Ne peut-on pas projeter en retour le résultat de l’itinéraire thérapeutique, en extrapolant vers le passé « l’aveu » final du patient ? La possibilité pour le patient de reconnaître qu’il avait à l’époque le même désir, sous forme inconsciente, que celui dont il est maintenant conscient, n’est-elle pas d’ailleurs un facteur essentiel de l’accomplissement de la cure ? À ce stade, il faut prendre garde de ne pas confondre deux choses : le remplissement des conditions d’assertabilité de l’existence d’une entité, et le rôle régulateur que jouent certaines affirmations (ou présuppositions) d’existence pour une pratique donnée. Dans la science classique, les deux vont généralement de pair. En physique quantique, par contre, la situation est mitigée. La visée « propriétés » et de « particules élémentaires » joue à l’heure actuelle un rôle régulateur non négligeable  l’égard des pratiques d’anticipation des résultats d’expériences ; mais certaines conditions concrètes d’assertabilité de l’existence autonome de ces propriétés, et de porteurs individuels de propriétés, ne sont pas satisfaites. En psychanalyse, l’écart par rapport à la science classique de la nature est encore plus grand. S’il est vrai que se prêter a posteriori à soi-même des désirs et représentations inconscientes est partie intégrante de l’efficacité de la cure, la condition centrale pour affranchir cette auto-attribution de l’histoire qui y a conduit ne se trouve pas remplie. « L’aveu » (ou auto-attribution) est en effet constitutivement tributaire, comme on l’a vu, de l’autotransformation obtenue au décours d’une histoire thérapeutique. Rien en permet de faire abstraction des mutations psychiques que le patient a subies durant le processus curatif, dans le contenu de la reconstitution rationnelle qu’il est disposé à accepter en fin de parcours comme reflétant les structures récurrentes de son propre psychisme. Quel que soit le pouvoir régulateur d’une auto-attribution de motivation inconsciente au cours de la cure, certaines conditions d’assertabilité de l’existence autonome d’un « inconscient » font donc défaut. Le seul facteur qui a pu faire obstacle quelque temps à la reconnaissance du manque de crédibilité de cette assertion est sans doute la présence d’une boucle de rétroaction entre la vertu cathartique de la cure psychanalytique et l’engagement ontologique qu’elle implique. L’œuvre transformatrice de la psychanalyse ne dépend-elle pas dans une mesure non négligeable de sa capacité à faire croire aux patients qui y ont recours, et qui participent de notre culture, que la prétention de ses instances à l’existence s’appuie sur des raisons du même ordre que celle des entités de la science classique ? »

(In : Michel BITBOL. « Physique et philosophie de l’esprit ». Edition Flammarion, Nouvelle Bibliothèque Scientifique. Paris, 2000, pages : 129 – 132).

 

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