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Michel de PRACONTAL. « L’imposture scientifique en dix leçons. »


« La science est-elle soluble dans le langage ?

Avant que le lecteur ne soit tenté de me taxer de francophobie galopante, je voudrais préciser que si je m’arrête sur le livre de Sokal et Bricmont, ce n’est pas parce que leurs principales cibles sont françaises, mais parce que les intellectuels français ont une notoriété mondiale. En particulier, ils sont considérés comme des références aux Etats-Unis, notamment par le courant postmoderne qui s’est largement appuyé sur leurs écrits (bien que ces auteurs français ne soient pas tous postmodernes). De ce fait, leur influence prend un caractère exemplaire dans la perspective qui nous intéresse, celle de l’élucidation des discours pseudo-scientifiques. On peut en particulier attribuer cette influence à des facteurs socioculturels comme le mandarinat, la persistance d’un scientisme « religieux » ou les carences de l’enseignement. Mais le succès transatlantique de nos intellectuels tien aussi à ce que la manière dont ils traitent – ou maltraitent – les sciences crédibilise les idées postmodernes.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire cette citation de Robert Markley : « La physique quantique, la théorie du boostrap hadronique, la théorie des nombres complexes et la théorie du chaos ont en commun l’hypothèse de base selon laquelle la réalité ne peut être décrite en termes linéaires, que des équations non linéaires – et insolubles – sont le seul moyen possible pour décrire une réalité complexe, chaotique et non déterministe. Ces théories postmodernes sont toutes – et ceci est significatif – métacritiques en ce sens qu’elles se présentent comme métaphores plutôt que comme descriptions « fidèles » de la réalité. »

Passons sur le fait que la théorie du chaos n’est nullement incompatible avec le déterminisme : elle a été élaborée à partir de considérations sur les phénomènes météorologiques, qui sont parfaitement déterministes, même si on ne peut les prévoir (parce qu’il est impossible de connaître avec assez de précision l’état initial d’un système météorologique). Le plus intéressant est que pour Markley les sciences « postmodernes » sont des métaphores. Nous voilà ramenés aux boutons de manchettes de Groucho Marx.

Bien sûr, si la science est faite de métaphores, on est fondé à estimer qu’elle appartient au champ du langage ordinaire, de la parole, du récit. Rien n’interdit, dès lors, de traiter les concepts scientifiques comme des mots de la langue courante, rhétorique. On voit ici apparaître une convergence entre le discours pseudo-scientifique et les postmodernes, dont les propos pédants ne sont qu’une reformulation au goût du jour d’airs de pipeau connus de longue date.

A titre d’illustration, considérons un montage de citations extraites de L’Univers mirore, le livre déjà cité de John Briggs et David Peat : « La science et sa sœur, la technologie, sont pleines de surprises – tant qu’il devient difficile d’être encore surpris. Trous noirs, ingénierie génétique, puces d’ordinateur microscopiques – et ensuite ? Nous sommes prêts à tout. Les théories et les produits de la science se sont depuis longtemps fermement établis dans notre paysage, proliférants et changeants comme le profil d’une cité sous le ciel. […]

« Mais ces derniers temps, faiblement, le sol à grondé, la lumière a changé : signes mystérieux. D’étranges témoignages nous parviennent de gens qui travaillent dans le sous-sol, dans les structures les plus profondes de la cité, annonçant qu’ils ont peut-être découvert quelque chose mis en branle des processus qui pourraient changer radicalement la cité et tous ceux qui l’habitent. Ces théoriciens qui nous apportent des témoignages, nous les appelons les hommes de la science du miroir. […] [Leur message] est en fait assez simple : l’univers fluide et tourbillonnant est un miroir. […]

« Nous nous glissons par la fissure ouverte dans la vision traditionnelle de la science jusqu’à un étroit tunnel, et nous avançons la tête dans un paysage enveloppé de brume – miroitant, infiniment subtil, et nouveau. »

Dans ce paysage brumeux, « observateur et observé semblent s’influencer mutuellement,l’homme de science pareil à un tourbillon essayant d’étudier l’écoulement de l’eau. Ici, nous avons laissé derrière nous […] un univers où l’observateur observe l’observé, pour entrer dans un miroir, un univers où, d’une certaine façon (c’est une région que nous ne distinguons que très confusément), l’observateur est l’observé. […]

« En découvrant cet univers, Bohm a également découvert une surprenante relation entre carte et terrain. Pour le miroir, il ne peut y avoir de carte définitive, car nos cartes sont le miroir. Notre cartographie change le terrain même, et le terrain à son tour change notre carte. Cartes, cartographies et terrains tournoient l’un autour de l’autre comme le tourbillon dans une rivière qui exprime le tout. »

Car, dans le monde du miroir, « tout est cause de tout le reste. Ce qui se passe n’importe où affecte ce qui se passe partout ». L’observateur fait des expériences, mais « il est également ces expériences. Il est aussi l’observé, le visage dans le miroir ».

Le ton de Briggs et Peat est assez différent de celui de Markley et des postmodernes. Il évoque plutôt le « réalisme fantastique » de Bergier et Pauwels, accommodé à la sauce New Age et épicé d’un zeste de prophétisme (des « signes mystérieux » annoncent un changement radical). Ajoutons que Briggs et Peat ne craignent pas le choc des métaphores : faire tourbillonner un miroir est pour le moins risqué ; et si l’observateur est le visage dans le miroir, comment fait-il pour ne pas se cogner le nez sur la glace ? Quant à l’homme de science « tourbillon essayant d’étudier l’écoulement de l’eau », l’idée n’est peut-être pas si nouvelle que ça : l’initiation mathématique des écoliers ne passait-elle pas autrefois par des problèmes de robinets ?

En fait, Briggs et Peat enchaînent les métaphores sans le moindre souci de logique. Ainsi la carte est le miroir, et l’univers aussi est le miroir ; donc la carte est l’univers. Mais alors, qui a dressé cette carte ? Qui la lit ? Un observateur transcendant, situé en dehors de l’univers ? Impossible, puisque l’observateur est ce qu’il observe. Bien sûr, ce texte est d’une confusion extrême. Pourtant, les idées principales sont les mêmes, encore que formulées de manière caricaturale, que celles des postmodernes : l’observateur ne se distingue pas de ce qu’il observe, il n’y a pas de réalité objective, et la science fonctionne comme une métaphore.

Mais pourquoi l’explication scientifique n’est-elle pas une métaphore ? Pourquoi doit-on distinguer le langage scientifique de la langue courante ? Pourquoi l’ordre des mots n’est-il pas le même que celui du monde ? (…) »

(In : Michel de PRACONTAL. « L’imposture scientifique en dix leçons ». Editions du Seuil, Paris, avril, 2005. Pages : 346 – 349).

*    *    *

« Pourquoi l’ordre des mots n’est-il pas celui du monde ? »

Une réponse possible :

Parce que rien de ce qui est réel n’est rationnel, et rien de ce qui est rationnel ne peut être exactement conforme au réel, voire pas conforme du tout. Ceci pour rappeler encore l’erreur de Hegel, lequel affirmait que « Tout ce qui est rationnel est réel. Et tout ce qui est réel est rationnel ».

C’est, selon nous, dans cette erreur que Briggs et Peat on versé, ainsi que le font la plupart des pseudo-scientifiques et des charlatans.

Mais c’est aussi l’erreur des psychanalystes. Depuis toujours, et encore aujourd’hui. Pour le comprendre à travers les propos de Michel de Pracontal, il suffirait sans doute, de remplacer l’usage de la métaphore, par celle du symbolisme.

Mais que doit-on appeler le « rationnel » ?

Ce sont les théories, les hypothèses, les conjectures que nous sommes obligés de formuler, a priori, sur le réel que nous voulons comprendre et étudier. Mais, c’est toujours la Nature qui a le dernier mot, par « un non décisif, ou un inaudible oui », comme l’écrivit Weyl, cité par Karl Popper, dans le dernier chapitre de « La logique de la découverte scientifique ».

Essayons un exemple :

Si je vois une pomme posée sur une table. Je peux formuler l’énoncé singulier suivant : « voici une pomme ».

Dans cet énoncé, qu’est-ce qui est « réel », et qu’est-ce qui est « rationnel » ? Ce qui est « réel », c’est « l’objet pomme », sa consistance, sa matière, etc. (« etc. » pourrait signifier, par exemple, tout ce qui nous est encore inconnu sur les pommes. Et il y a logiquement une part d’inconnu qui doit subsister puisque ce ne sont encore que des théories scientifiques réfutables qui nous ont permis, jusqu’à présent de connaître les pommes…). Ce qui est « rationnel », c’est le terme universel « pomme » qui a justement été inventé pour nommer ce « réel » présent sur la table, et que nous pouvons manger. S’il faut donc un terme universel pour nommer un objet, c’est qu’il n’y a pas d’identité parfaite entre le terme et l’objet! Il y a comme une prise de recul (rationnelle) par rapport à l’objet, grâce au terme que nous utilisons.

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