Archive

Archive for the ‘Michel DENIS.’ Category

Michel DENIS. « Comparaisons de phrases et de dessins ».

« Comparaisons de phrases et de dessins ».

« (…) Au début des années soixante-dix, une controverse a opposé les tenants de deux grandes interprétations des processus mis en œuvre dans cette tâche [tâche au cours de la laquelle un sujet reçoit tout d’abord une phrase décrivant une relation entre des objets, et ensuite, après présentation d’un dessin, le sujet doit dire si la phrase précédente décrivait correctement le dessin], [destinée à mettre en évidence les rapports entre l’image et la compréhension du langage].

Un premier point de vue, développé notamment par Huttenlocher (1968), postulait qu’un jugement de compatibilité entre une phrase et un dessin implique que le sujet recode l’un des deux stimulus dans  la modalité de l’autre. Notamment, le contenu décrit par la phrase présentée initialement serait exprimé sous forme d’image visuelle, et c’est cette image visuelle qui serait comparée avec le dessin présenté ensuite. Cette interprétation « imagiste » s’est trouvée en partie confortée par les travaux de Tversky (1969, 1975). Les expériences de Tversky suggèrent en effet que lorsqu’un individu qui a traité une information verbale s’attend à devoir comparer celle-ci avec un stimulus figuratif, il construit une représentation mentale figurative de la phrase en vue de la comparaison à effectuer.

L’interprétation imagiste de la comparaison de phrases et de dessins s’est trouvée confrontée aux interprétations « propositionnelles » avancées par Chase et Clark (1972) et par Carpenter et Just (1975). Pour ces auteurs, les représentations construites lors du codage d’une phrase et d’un dessin perdent toute spécificité (linguistique ou figurative) et l’information extraite par le sujet des deux sortes de stimulus se trouve exprimée sous une forme commune, une forme propositionnelle, correspondant à la « structure profonde » des deux stimulus. Les auteurs propositionnalistes ne prétendent pas, bien entendu, que la situation verbale et la situation figurative soient fondamentalement équivalentes. Des opérations de codage différentes sont requises pour le traitement de l’une et de l’autre situation et ces opérations peuvent exiger la mise en œuvre d’une plus ou moins grande « quantité » de ressources cognitives, mais il n’y a pas, aux yeux de Chase et Clark, de différence de nature entre les produits respectifs et ces deux séries d’opérations. Ces produits sont des représentations abstraites, amodales, sur  lesquelles vont intervenir ensuite les opérations de comparaison. Et c’est bien au niveau de ces représentations qu’est localisée la signification extraite de l’énoncé par le sujet, alors que les tenants d’une théorie imagiste de la signification soutiennent qu’il existe des systèmes distincts non seulement pour traiter les informations figuratives et les informations verbales, mais aussi pour conserver les représentations issues de ces traitements.

Ceci étant posé, les théories propositionnelles, laissent ouverte la possibilité que la signification, localisée dans des structures de représentations abstraites, puisse être traduite et exprimée dans des représentations plus spécifiques, modales, comme celles que construisent les activités d’imagerie. A cet égard, la thèse développée par Chase et Clark n’écarte pas totalement l’imagerie du fonctionnement cognitif. L’imagerie permet de construire sous forme figurative des représentations cognitives nouvelles, comme par exemple, au cours de l’apprentissage d’une paire de mots, l’image de deux objets correspondants dans une certaine relation (spatiale ou fonctionnelle). Sous l’incitation d’une consigne l’amenant à former une telle image, l’individu est donc en mesure de construire une relation nouvelle, d’abstraire cette relation et de porter en mémoire le produit (propositionnel) de cette abstraction, plutôt que l’image particulière de cette relation. C’est à partir de telles représentations abstraites que l’individu serait à même d’élaborer ultérieurement d’autres images reconstituant soit la figuration originale, soit des figurations nouvelles de la même relation. A partir des représentations abstraites, il est donc possible de construire ou de reconstruire des images sur lesquelles s’appuient, le cas échéant, d’autres opérations (vérification, comparaison, inférence, etc). On peut enfin admettre que, si une représentation propositionnelle constitue bien le terme ultime du codage d’une phrase et du codage d’un dessin, cette représentation peut être construite dans des conditions plus favorables, par exemple plus rapidement, à partir d’un dessin qu’à partir d’une phrase décrivant ce dessin (cf. Seymour, 1975).

En tout état de cause, il n’existe certainement pas d’incompatibilité entre la notion de forme propositionnelle de la représentation sémantique d’une phrase et la reconnaissance d’une utilité circonstancielle de l’imagerie dans l’activité psychologique, notamment dans la compréhension du langage (Cf. Denis, 1979b, chap. XIII).

Le paradigme de comparaison phrase-dessin a été repris par la suite dans des perspectives nouvelles, où l’accent est mis sur les stratégies par lesquelles les individus se différencient dans de nouvelles tâches. Ainsi peut-on identifier des sujets ayant une préférence pour une stratégie « linguistique » (ils comparent la description linguistique du dessin à la représentation sémantique de la phrase) et des sujets utilisant une stratégie « visuelle » (ils comparent plutôt le dessin à l’image visuelle de la configuration décrire par la phrase). C’est ce qu’ont dégagé, de l’analyse ingénieuse de leurs résultats, MacLeod, Hunt et Mathews (1978). Cette typologie est elle-même en rapport avec, d’une part, les aptitudes verbales et, d’autre part, les aptitudes spatiales des sujets, telles que des épreuves psychométriques les mettent en évidence. Par ailleurs, les mêmes auteurs ont montré que des individus enclins à l’utilisation spontanée d’une certaine stratégie étaient capables d’adopter l’autre stratégie, lorsque cela leur était demandé par l’expérimentateur (Mathews, Hunt & MacLeod, 1980).

(…)

Conclusion :

La question qui court à travers l’ensemble des recherches qui viennent d’être passées en revue est celle de la part attribuable à l’activité d’imagerie dans les processus de compréhension, c’est-à-dire la question des relations entre la représentation sémantique de l’énoncé et l’image éventuellement construite à partir de cet énoncé. Cette question générale des rapports entre image et signification peut recevoir plusieurs types de réponses.

a)     Une première réponse est celle d’un parti pris « d’assimilation » de ces deux entité cognitives : l’image est identifiée à la représentation sémantique de l’énoncé. Cette hypothèse, dont nous avons mentionné plus haut les impasses où elle peut conduire, n’a pas en fait été exprimée sous cette forme radicale depuis l’époque associationniste.

b)     Si cette hypothèse extrême est écartée, on peut envisager de rechercher une réponse à un autre extrême. Cette position consiste à déclarer qu’il y a bien lieu, pour le psychologue, de prendre en charge cette notion de représentation sémantique, mais avec pour postulat que cette représentation doit être analysée en des termes qui ne correspondent pas aux formes de représentation susceptibles de faire l’objet d’examens conscients par le sujet. La représentation sémantique d’un énoncé est d’une nature qui n’a alors rien à voir avec l’image. Cette position exclut l’éventualité que les images aient une relation fonctionnelle quelconque avec la signification, et de ce fait elle récuse l’opportunité de rechercher les éventuels effets de l’imagerie sur l’élaboration de la signification (cf. Kintsch, 1974). Il s’agit là d’une autre position extrêmiste, que suffit à renverser un large corps de données expérimentales présentées plus haut (notamment les donnes relatives à l’interférence sélective).

Le chercheur reste alors en présence de deux positions médianes :

a)     L’une de ces positions reconnaît que l’imagerie suscitée par un énoncé n’est pas purement et simplement identifiable à la signification de cet énoncé ; cependant, dans une conception multimodale de la signification, l’image peut être conçue comme l’une des composantes de la signification. Les autres composantes susceptibles de contribuer à la signification sont, par exemple, les réponses musculaires implicites, les réactions végétatives ou émotionnelles, etc. (cf. Osgood, 1953). L’image est donc une partie de cette entité composite qu’est la signification d’une phrase, et réfère à des entités matérielles susceptibles d’être figurées dans une image.

b)     La seconde de ces positions médianes pose que l’image n’est pas le « lieu » de la signification. Elle en est la figuration ou, plus exactement, elle est la figuration de la partie figurable de la signification. La signification est le résultat de processus autonomes, qui ne requièrent pas la mise en œuvre d’images pour produire des représentations susceptibles de supporter des opérations : la signification est la produit d’un « calcul », et un produit sur lequel pourront être effectuées ultérieurement d’autres « calculs » (comme des inférences). L’imagerie accompagne les processus de compréhension, mais elle a un caractère additionnel, c’est-à-dire qu’elle permet l’élaboration d’un produit supplémentaire, dont la nature et la structure sont différentes de celles de la représentation sémantique. La représentation imagée vient en complément des représentations sémantiques, et ce complément, qui a un caractère optionnel, ne constitue pas un prérequis pour que la compréhension ait lieu et qu’un traitement de l’information sémantique soit effectivement réalisé. Cependant, lorsque l’imagerie est mise en œuvre, c’est pour mettre à la disposition du sujet un codage supplémentaire de l’information, sous une forme rendant possibles des opérations qui ne seraient pas aussi facilement exécutées sur les représentations sémantiques.

L’image, ainsi interprétée, se voit conférer les propriétés d’un « modèle » (cf. Johnson-Laird, 1983 ; Rumelhart & Norman, 1988).  Elle préserve notamment les relations spatiales qui existent entres les entités décrites. Son avantage est de fournir au sujet une représentation dont la structure, ainsi que les règles d’accès, sont similaires à celles des événements perceptifs. L’image permet par exemple au sujet de dériver des inférences sans devoir recourir à des opérations de logique formelle (qui sont, en revanche, indispensables lorsque des inférences doivent être calculées sur de représentations propositionnelles).

Dans une telle conception, l’image, dans ses rapports avec la compréhension du langage, est plus volontiers vue comme l’instrument par lequel le sujet se donne par anticipation la possibilité d’effectuer certaines opérations dans des conditions cognitives plus favorables ; s’il se trouve, en revanche, que le sujet, ayant analysé la situation, juge que l’image sera de peu de secours, il s’abstient de la mettre en œuvre. Cette conception a bien entendu pour corollaire que le sujet possède un savoir sur l’utilité des images dans le traitement des situations qu’il rencontre (cf. Denis & Carfantant, 1985).

Cette façon de voir, enfin, est à même de faciliter l’interprétation des différences individuelles en matière d’utilisation spontanée de l’imagerie. Elle laisse également ouverte la possibilité de rendre compte de ce que, même chez les sujets dépourvus d’imagerie visuelle, la compréhension se développe et aboutisse à des performances authentiques. Elle permet également d’intégrer l’idée que certaines étapes du développement humain impliquent davantage que d’autres l’imagerie visuelle dans le traitement du langage. »

(In : Michel DENIS. « Image et cognition ». Editions Presses Universitaires de France, Paris, avril 1989, pages : 127 – 130).

Catégories :Michel DENIS.