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Miguel COEHLO : « La théorie causale de la référence au secours du réalisme scientifique. »

13 décembre 2011 Laisser un commentaire


« Cette question de la référence de nos termes théoriques à une réalité extérieure, indépendante, restait pourtant posée après la publication de la Structure dont les conséquences anti-réalistes étaient déjà manifestes. Il revint à Hillary Putman d’élaborer, dans les années 1970, une tentative pour sauver le réalisme sur le terrain de la référence, en s’inspirant de la distinction que Gottlob Frege avait établie entre le sens et la référence d’un mot. Dans cette conception, « Vénus », « étoile du berger », « étoile du matin », « étoile du soir », n’ont pas la même signification, ne sont pas synonymes, mais réfèrent au même objet. De façon analogue, le mot « électron », employé par le physicien Niels Bohr en 1911, n’a plus tout à fait le même sens aujourd’hui du fait que la description de Bohr était en grande partie erronée. Rien n’empêche pourtant d’affirmer que Bohr référait à quelque chose baptisé « électron », bien qu’avec des descriptions incorrectes, et que nous avons aujourd’hui une connaissance plus adéquate de cet objet. Si la signification d’un terme théorique peut changer, se référence est stable. À quelles conditions cependant ?

D’après la théorie causale de la référence, celle-ci est fixée par un acte de baptême initial, par exemple le mot « électricité » employé par Franklin ou le mot « électron » employé par Bohr dans sa première occurrence. Cet acte désigne « quelque chose », une grandeur physique s’exprimant par des effets observables, mais les significations attachées au terme peuvent évoluer, voire changer du tout au tout. L’important, c’est qu’une chaîne causale garantisse la continuité de la référence, son lien au baptême initial, par la transmission sociale du terme, et surtout par sa relation à l’environnement extérieur dan lequel s’effectue le baptême, tandis que les représentations et stéréotypes sociaux associés au concept permettent d’en fixer les usages. Comme l’a indiqué l’autre grand représentant de cette théorie, Saul Kripke, la couleur jaune est communément associée au mot « or », mais il pourrait exister un monde où l’or ne soit pas jaune. La couleur « jaune » fixe l’usage du mot « or » mais n’appartient pas à l’essence même de ce qui est désigné par ce mot. C’est à la science d’approfondir la nature du référent par des découvertes empiriques, telles que celle du nombre atomique correspondant aux propriétés matérielles de l’or. La référence d’un terme est donc étrangère à nos représentations individuelles ou sociales de ce terme, même si celles-ci sont utiles pour l’usage du mot. Dans « La signification de signification » », Putman illustre la théorie au moyen d’un exemple resté célèbre, celui d’une planète imaginaire, Terre-Jumelle, en tous points semblable à la nôtre, à la différence de l’eau, qui, tout en ayant les mêmes propriétés que l’eau terrienne, aurait une formule chimique  différente de H2O, abrégée sous la forme « XYZ ».  Les Terre-Jumelliens ont la même représentation de l’eau que nous (« eau » sur Terre et « eau » sur Terre-Jumelle sont synonymes avant la découverte de la formule chimique de l’eau,  soit avant 1750), mais ils ne désignent pas de l’eau lorsqu’ils utilisent le mot « eau », car ils ne sont pas causalement reliés à ce que nous, les Terriens, avons baptisé par ce nom « eau ». Un acte de baptême désigne un « quelque chose » responsable d’effets déterminés au moyen desquels nous « fixons » la référence du désigne cette chose. Or le point ici ne concerne pas les effets en question (« l’eau-Jumelle » a les mêmes effets sur Terre-Jumelle que l’eau sur Terre), mais l’acte initial par lequel nous désignons ces effets, acte localisé dans l’espace et dans le temps (ce qui implique l’impossibilité de la dédoubler d’un monde possible à l’autre). Un terme ne réfère qu’en vertu de cet acte initial. Dès lors, une fois découverte la structure moléculaire de l’eau, il est impossible d’affirmer que le mot « eau » sur Terre-Jumelle désigne ce que nous, Terriens, nommons « eau ».

Cette approche conduit à une vision cumulative du savoir scientifique. Les découvertes scientifiques approfondissent la référence des termes du langage. La continuité de la référence entre le langage courant et la science est garantie par le lien causal qui les relie via un certain rapport à leur environnement matériel et à l’acte de baptême. De même, différentes théories de l’électron réfèrent bien au même objet, tout en employant le mot « électron » en des sens différents. Putman a soin d’ajouter (dans « Explication et Référence »), que le baptême peut échouer. Ainsi, les chimistes ont fini par admettre que rien ne correspondait à ce que Lavoisier désignait par le terme « phlogistique », commes les physiciens ont fini par admettre, conformément à la théorie d’Einstein, que l’éther n’existe pas.

La théorie causale de la référence est-elle une solution réaliste au problème de l’incommensurabilité des théories ? Suffit-elle à garantir la valeur transthéorique des termes scientifiques ? Kuhn a développé, dans « Mondes possibles en histoire des sciences » et dans « Baptiser et rebaptiser », une longue argumentation visant à dévoiler les failles de la théorie causale, en reprenant notamment l’argument « Terre-Jumelle ». (…) Au fond, (la contre-argumentation kuhnienne), ne fait que souligner le caractère variable de la signification des termes théoriques, mais c’est précisément ce qu’admet la théorie de Putman ! Reste à montre que la référence change bien en même temps que la signification. Or peut-être est-ce la distinction même entre sens et référence que Kuhn entend récuser en s’appuyant sur un holisme sémantique intégral. C’est dans cette mesure seulement que l’incommensurabilité conceptuelle peut être maintenue. Les lexiques constituent des ensembles, l’utilisation d’un terme scientifique comme « masse », « force », ou même « eau » n’est possible que si on suppose acquise la maîtrise d’autres termes au sein d’un lexique. L’usage du terme « eau » dans la chimie postérieure à Lavoisier implique la connaissance de toute la théorie chimique postérieure à Lavoisier. Un terme ne peut référer pris isolément par simple baptême, la référence est donc tout aussi holiste que la signification.

Concernant la distinction entre propriétés accidentelles et propriétés essentielles, Alexander Bird pense que Kuhn serait passé à côté du problème en omettant la dimension modale de cette distinction et en confondant « propriété essentielle » et « propriété nécessaire ». Le point qui intéresse Putman concernerait le fait que certaines propriétés appartiennent à l’eau (ou à l’or, ou à toute autre espèce naturelle) dans les autres mondes possibles (en tant que «  propriétés nécessaires »). Par ailleurs, toujours selon Bird, la théorie causale de la référence ne garantit pas avec une absolue certitude la continuité de la référence (une découverte du type « Terre-Jumelle » n’est pas à exclure a priori), mais la simple possibilité de cette continuité suffit, et c’est ce que la théorie causale de la référence réussirait, selon lui, à établir. La thèse de l’incommensurabilité cesserait en ce cas d’être un danger pour le réalisme. »

(In : Miguel COEHLO. « Lectures de philosophie analytique ». Sous la direction de Sandra LAUGIER et Sabine PLAUD. Editions Ellipses, Paris, 2011, pages : 277 – 280).

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Bref commentaire :

Cette analyse nous fait penser aux problèmes des termes universels tel qu’il est exposé dans « Logique de la découverte scientifique » de Karl Popper : les termes universels, ne peuvent être « constitués », c’est-à-dire vérifiés avec certitude par l’expérience. Ainsi, sous le terme « eau », nous ne pouvons être définitivement certains que la description de l’eau telle que nous la connaissons aujourd’hui grâce à la théorie scientifique la mieux corroborée, ne change grâce à de nouveaux tests inédits, et ne change aussi nos représentations de l’eau, via une nouvelle description.

..Mais le terme « Inconscient », tel qu’il est envisagé dans la psychanalyse ? C’est-à-dire indissociable d’un déterminisme prima faciae et absolu ? Dans de telles conditions, ce terme universel, contient de façon totalement absurde et donc invalide, toutes les descriptions possibles du passé, du présent, et du futur! La théorie de l’inconscient des psychanalystes, sous un tel terme lui-même régit par un tel déterminisme, est à ce point vague, élastique, que son universalité dépasse tout entendement qui serait issu d’une improbable expérience humaine possible, telle que cette expérience puisse être déterminée par des preuves indépendantes.

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