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Nicolas BAUMARD. « Distinguer les états mentaux et les intérêts d’autrui »

« Distinguer les états mentaux et les intérêts d’autrui » 

« les discussions occupent une place importante dans notre vie morale : nous passons ainsi beaucoup de temps à nous justifier ou à expliquer pourquoi nos fautes n’en sont pas. Est-ce à dire que la morale se fonde sur la compréhension des états mentaux des autres ? En réalité, nos discussions morales ne portent pas sur ce que pensent les autres mais sur l’évaluation des paramètres moralement pertinents dans une situation donnée. Nos arguments portent donc sur les intérêts en jeu : « après tous les efforts que j’ai fournis ! », « Je t’assure que tu l’as mise dans une situation intolérable », « je ne peux pas donner à tout ceux qui me le demandent », etc. Ce qui compte, ce sont les intérêts en jeu, pas l’accord effectif. Nous évaluons ainsi les coûts et les bénéfices de chacun, en inférant des droits et des devoirs, mais nous les négocions directement à aucun moment.

L’évaluation des droits et des devoirs n’impliquent donc pas d’évaluer effectivement ce que pensent les autres donnent droit et de nos devoirs. Si nous avons des devoirs envers un ami, ce n’est pas parce qu’il pense que nous avons ces devoirs, c’est parce que nous estimons devoir respecter ses intérêts. Nous sommes ainsi souvent en désaccord avec les autres sur les droits et les devoirs de chacun, mais nous n’en jugeons pas moins avoir des devoirs les uns envers les autres. Si les discussions sont centrales dans notre vie morale, elles ne sont cependant pas à l’origine des droits et des devoirs. Au contraire, elles en présupposent l’existence. La capacité à respecter les intérêts de chacun n’implique donc pas l’existence d’une psychologie intuitive.

Au-delà des arguments théoriques, de nombreuses preuves expérimentales viennent étayer cette idée. Ainsi, les tâches classiques de psychologie morale ont été reprises avec des populations d’enfants autistes présentant des problèmes de théorie de l’esprit (dépassant pas plusieurs taches de fausses croyances, voir Blair, 1996 ; Leslie, Mallon & Dicorcia, 2006). Les résultats indiquent que leurs problèmes de compréhension des états mentaux d’autrui ne les empêchaient pas de faire la différence entre les normes morales (frapper quelqu’un) et les normes qui changent en fonction du contexte (porter un pyjama à l’école). Ces résultats remettent en question l’idée selon laquelle la théorie de l’esprit serait nécessairement impliquée dans l’évaluation morale d’une action. Si notre moral correspond à ce sur quoi autrui devrait pouvoir s’accorder avec moi, pour autant, le sens moral n’implique pas de comprendre ce que pense autrui., Cela ne signifie pas que la théorie de l’esprit ne joue aucun rôle dans nos jugements moraux. Elle est par exemple indispensable pour évaluer la responsabilité individuelle. Cependant, elle n’intervient pas dans l’équilibre des coûts et des bénéfices individuels. »

(In : Nicolas Baumard. « Comment nous sommes devenus moraux ». Editions Odile Jacob, Paris, octobre 2010, page 130 – 131).

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