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Nicolas EMLER. « Le partage des informations sociales ».

« Animaux sociaux : les origines sociales de la connaissance ».

Le partage des informations sociales.

En Occident, la philosophie et la psychologie ont longtemps considéré la connaissance comme une propriété individuelle, acquise par l’individu au moyen de ses observations et interactions personnelles sur et avec son environnement. Mais la biologie moderne a apporté une vérité différente : les individus de nombreuses espèces apprennent en grande partie à connaître leur milieu par l’intermédiaire des autres. Aucun n’est contraint de tout apprendre directement par lui-même. Les informations concernant l’emplacement d’une source de nourriture, l’approche d’un prédateur ou même les techniques permettant d’exploiter le milieu peuvent être partagées. En observant et en imitant un congénère, un singe peut ainsi apprendre à enlever le sable d’un fruit ou à se servir d’un bâton pour dénicher les termites. Le singe est un animal social ; dans son milieu naturel, il fait partie d’une unité sociale. Son adaptation au milieu s’effectue davantage en groupe qu’à titre individuel. A cet égard, l’homme est évidemment aussi un animal social.

Lorsqu’un groupe social parvient à conserver ses connaissances concernant l’adaptation en les transmettant de génération en génération, lorsqu’il peut, pour ainsi dire, amasser un capital intellectuel, la vie en groupe favorise encore plus son adaptation. On a pu observer ce phénomène de capitalisation intellectuelle chez certaines espèces de singes et, naturellement, chez l’homme, dans des proportions nettement plus importantes que chez n’importe quel autre animal. C’est pourquoi aucun d’entre nous aujourd’hui n’a à découvrir par lui-même comment faire le feu, fabriquer une poterie ou produire l’électricité.

Les membres des espèces sociales ne se contentent pas de partager l’information. Diverses tâches sont fréquemment effectuées en coopération : construction de nids, protection contre les prédateurs, chasse, protection des vivres et prise en charge des petits. Mais le degré de coopération et les structures sociales liées à ces activités peuvent considérablement varier. Sur ce point, on note une importante différence entre les insectes et les vertébrés. Les vertébrés vivant en société sont capables de reconnaître et d’établir des distinctions parmi les différents individus avec lesquels ils coopèrent. En revanche, les insectes sociaux vivent, comme l’a décrit Wilson (1974), dans un état d’intimité impersonnelle ; ils parviennent à distinguer les différentes castes internes et les membres extérieurs à leur colonie, mais ils ne se connaissent pas individuellement.

Traditionnellement, la psychologie s’intéresse à la connaissance que nous acquérons sur notre environnement matériel, ce qui se justifie si l’on part du principe que les organismes doivent apprendre à connaître leur environnement matériel s’ils veulent y survivre. En ce qui concerne les espèces sociales, il faut toutefois tenir compte d’un élément supplémentaire : le milieu comprend les autres membres du groupe social. Les connaissances sur lesquelles repose l’action intelligente doivent donc inclure des connaissances sociales. Les « connaissances sociales » des termites, abeilles et autres insectes sociaux sont très simples. Celles des vertébrés sont potentiellement plus complexes. Dans une colonie de primates, par exemple, elles peuvent s’étendre de l’identification des autres individus à la connaissance de la personnalité de chacun, des relations qu’ils entretiennent avec les autres membres de la colonie et du rang qu’ils occupent dans la hiérarchie sociale.

Imaginez un instant que vous apparteniez à une colonie de chimpanzés et demandez-vous comment vous avez acquis les connaissances sociales dont vous avez besoin pour être compétent au sein du groupe social. Tout ce que vous savez sur la société dans laquelle vous vivez, vous l’avez appris par vos propres observations directes. Vous avez personnellement assisté aux luttes de pouvoir, à la formation des alliances, aux combats et aux conciliations qui constituent la vie interne de cette société et contribuent à en établir la structure. Soit vous avez directement participé aux échanges, soit vous êtes demeuré un simple observateur ; les études montrent en effet que les primates consacrent beaucoup de temps à l’observation sociale.

Ce fait curieux mérite d’être souligné. On a déjà remarqué que même les insectes sociaux ne découvrent pas leur milieu uniquement par le biais de l’observation directe. Les fourmis se communiquent les informations concernant les sources de nourriture en balisant le chemin de substances chimiques. Pour s’informer mutuellement sur la direction et l’ampleur des sources de nourriture, les abeilles se livrent à des danses compliquées. Pourquoi, dans ce cas, les chimpanzés, qui disposent de moyens de communication nettement plus élaborés, ne sont-ils pas encore capables de partager les informations concernant leur environnement social ? Pourquoi, lorsqu’il s’agit pour eux d’apprendre à se connaître les uns les autres doivent-ils recourir comme tous les autres à la méthode apparemment plus « primitive » et moins efficace de l’observation directe ?

Sans doute est-ce en raison de la nature plus complexe de l’information sociale. Les abeilles et les fourmis se communiquent des informations rudimentaires du type : « nourriture dans telle direction ». La communication chez les vertébrés qui vivent en société repose également sur des informations très simples : « prédateur en vue », « attaque », etc. Le partage des informations sur l’environnement social nécessite un système de communication beaucoup plus performant que celui dont disposent les singes ; il nécessite le langage ».

(In : Nicolas EMLER, traduction de Françoise FAUCHET. « Psychologie sociale des relations à autrui » ; « Animaux sociaux : les origines sociales de la connaissance », éditions Nathan Université, Paris, 1994, pages : 120 – 121).

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