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Nils WIKLUND. "Pourquoi Freud n’a jamais obtenu le Prix Nobel."

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Pour le savoir, suivez ce lien. Il s’agit d’un texte écrit par Nils WIKLUND, et traduit en plusieurs langues.

Avec l’autorisation de son auteur, le voici dans sa traduction française :

Les Temps Modernes, 62, avril-juillet 2007, Nos 643-644, p. 336-341.
Pourquoi Sigmund Freud n’a-t-il jamais obtenu le Prix Nobel de littérature ?

Par Nils Wiklund.

Freud a été proposé douze fois pour le prix Nobel de médecine et, progressivement, il est arrivé à la conclusion que ce prix ne conviendrait pas, de toute façon, à sa manière de vivre. Ce que l’on sait moins, c’est que Freud – un « post-moderniste » de la première heure, dans le sens où il créait en toute liberté sa propre réalité – a été également nominé pour le prix de littérature.
En 1904, Sigmund Freud visita pour la première fois l’Acropole d’Athènes où il vécut une expérience peu commune. Bien qu’il sache parfaitement ce qu’était l’Acropole, depuis ses années passées sur les bancs du lycée, il lui vint subitement cette étrange idée : « Ainsi tout cela existe réellement comme nous l’avons appris à l’école ». Et, dans le même temps, comme il s’observait lui-même, il trouva cette réflexion remarquable, car il n’avait jamais mis en doute l’existence de l’Acropole.
Nombres, parmi nous, ont eu des sensations existentielles comparables quand nous avons vu pour de vrai un monument contemplé des centaines de fois auparavant sur des images : les pyramides, la tour Eiffel, le Taj Mahal -, une sensation fugitive d’irréalité difficile à cerner. Freud n’oubliera jamais son expérience sur l’Acropole. Et 32 ans plus tard, en 1936, il écrira un charmant petit article dans lequel il essaiera de l’interpréter. Il croyait que cette sensation d’irréalité pouvait être liée au sentiment d’être arrivé « aussi loin » qu’il l’avait fait (à l’Acropole comme dans ses travaux) et que par là, il avait dépassé son propre père, ce qui selon lui pouvait provoquer des réactions d’ordre psychique.
Son article « Un trouble de mémoire sur l’Acropole » a généré par la suite une longue série d’articles écrits par divers psychanalystes, dont celui de Risto Fried en 2003, une monographie fascinante de 657 pages intitulée « Freud on the Acropolis: A Detective Story » (Therapeia Foundation ed.). Risto Fried était psychanalyste et titulaire de la chaire de psychologie de l’Université de Jyväskylä (Finlande), mais il était né à Paris et avait soutenu sa thèse à Harvard – puis il avait suivi sa femme finlandaise dans sa patrie. L’ouvrage est une mine d’informations sur la vie et la personnalité de Freud. Achevée peu avant sa mort, on peut considérer cette publication comme l’œuvre maîtresse de Risto Fried.
Fried montre, entre autres choses, que l’article de Freud, hormis son contenu psychologique, est un chef d’œuvre littéraire, qui montre de façon magistrale que l’auteur possédait à fond les règles antiques de la rhétorique de Quintilien.
Le texte de Freud est écrit sous forme d’une lettre ouverte à Romain Rolland, lauréat du prix Nobel de littérature en 1916, à l’occasion du 70ème anniversaire de celui-ci, le 29 janvier 1936. Sigmund Freud aura lui-même 80 ans cette année là, en mai. Freud envoya son article le 15 janvier ainsi qu’un télégramme, le jour même de l’anniversaire de Rolland. Dans l’ouvrage de Henri et Madeleine Vermorel – qui publièrent en 1993 la correspondance choisie de Freud et Rolland -, il apparaît que Romain Rolland lui écrivit un petit mot de remerciements le 8 février, si court que l’on peut se demander si Rolland appréciait beaucoup l’article. Mais Romain Rolland fût sans doute honoré ! En effet, le 20 janvier, cinq jours après que Freud avait posté son texte, Romain Rolland écrivit de sa plus belle plume une lettre manuscrite à l’Académie suédoise :
Villeneuve (Vaud) Villa Olga, ce 20 janvier 1936
Cher Monsieur le Secrétaire,
Permettez-moi de proposer pour le prix Nobel de littérature le Prof. Dr Sigmund Freud, de Vienne.
Je sais qu’à première vue, l’illustre savant semblerait désigné plus spécialement pour un prix de médecine. Mais ses grands travaux intéressent directement la psychologie ; ils en ont renouvelé les sources ; ils ont ouvert une voie nouvelle à l’analyse de la vie émotive et intellectuelle ; et, depuis trente ans, la littérature en a subi l’influence profonde : on peut dire que plusieurs des représentants les plus marquants du nouveau roman et du théâtre, en France, en Angleterre, en Italie, portent sa marque.
J’ajoute que le Prof. Sigmund Freud, que j’ai l’honneur de connaître personnellement, est d’une rare hauteur de caractère, qu’il a maintenu pendant toute une vie de labeur stoïque, dénuée d’honneurs officiels et perpétuellement en butte à l’hostilité, ou étouffée sous le silence de la science officielle, que la hardiesse de ses vues nouvelle irritait.
Veuillez agréer, cher Monsieur le Secrétaire, l’assurance de mes sentiments les plus dévoués
Romain Rolland.
Les lauréats en titre du Prix Nobel ont effectivement le droit de proposer de nouveaux candidats, ce qui dans le cas de la nomination de Freud par Rolland a bien sûr soulevé de vifs débats au sein de l’Académie suédoise. L’avis pour le moins réservé de l’Académie Nobel, publié en 2001, est aussi un chef d’œuvre de rhétorique, par son style comme par son ingéniosité : « En dépit du fait qu’il s’agisse ici d’une célébrité de rang mondial qui bénéficie encore, sous bien des rapports, d’une aura dont les feux durables ont brillé bien longtemps, il n’est cependant pas impossible à un profane de se permettre, sans problème de conscience, d’adopter une opinion critique envers la proposition de prix. »
Selon cet avis, la valeur de Freud ne pourrait être mesurée qu’en regard de sa méthode de traitement, dont la signification ne peut « être jugée que par des autorités médicales scientifiques et c’est devant cette assemblée que la proposition de prix aurait dû être déposée. » Il est « aisé de constater l’acuité, la souplesse et la clarté de sa dialectique » poursuit l’avis. « Il possède également, sans aucun doute, un style littéraire consommé et naturel, à l’exception peut-être de l’interprétation des rêves, sur laquelle toute sa doctrine repose. Là, il peut devenir obscur dans ses comptes rendus, et sa souplesse intellectuelle prend fin une fois ses matériaux organisés sur le lit de Procuste de son système. Pour résoudre le chaos du rêve, il travaille alors mécaniquement et de façon assez grossière, sans critique et à l’aide d’un langage symbolique dépouillé à l’extrême : le masculin et le féminin des organes sexuels. Toute la richesse des visions du rêveur sont réduites par des simplifications purement géométriques aux deux formes insinuées. Ce sont des Charybde et Scylla qui ne laissent passer rien. On peut exprimer ainsi quoi que ce soit, mais la méthode devient un peu trop commode et l’échange incontestablement pauvre et monotone. »
Sous leur plume, le complexe d’œdipe devient l’idée fixe de Freud : « Le fait que Freud ne peut, ne serait-ce qu’un instant, se délivrer de son idée fixe, ne parle d’ailleurs pas en faveur de la portée pratique de sa méthode curative : une confession illimitée jouant le rôle de l’éboueur de l’inconscient. Que l’époque ait fait main basse sur sa sagesse avec un tel engouement et dans de telles proportions devra être relevé comme un des côtés parmi les plus caractéristiques et les plus inquiétants de cette période. Un tel fait ne constitue pas une raison suffisante pour obtenir le prix Nobel de littérature. C’est d’autant moins le cas que ce sont plus particulièrement les auteurs littéraires qui se sont très souvent embourbés dans sa doctrine et en ont tiré des effets grossiers relevant d’une psychologie bien niaise. » La déclaration s’achève par : « Celui qui a tant corrompu, ne serait-ce que les plus petits de ces nains littéraires, ne doit certes pas être couronné des lauriers du poète, eût-il une imagination féconde dans ses spéculations scientifiques. »
Ces déclarations sont faites au nom de l’Académie suédoise en 1936, sous la signature de Per Hallström, qui était alors secrétaire perpétuel de l’Académie et président du Comité Nobel. Nombreux sont ceux – tels Hans Eysenck et Bror Gadelius – qui ont constaté que Freud était un auteur doué qui savait être persuasif grâce à ses talents rhétoriques en dépit d’une absence de fondements scientifiques. Néanmoins, on peut se demander pourquoi il a été proposé au prix Nobel de littérature alors que le prix de médecine aurait été plus naturel. La raison en est que le Comité Nobel de physiologie ou de médecine de l’Institut Karolinska a fait preuve d’une rare constance dans l’indifférence envers ses diverses nominations. La princesse psychanalyste Marie Bonaparte – descendant du frère de Napoléon 1er, Lucien, et mariée avec le prince George de Grèce et du Danemark – militait au milieu des années 1930 en faveur de la candidature de Freud, autant pour le prix Nobel de médecine que pour celui de littérature. Cette activité a pu également être à l’origine de la lettre de Romain Rolland à l’Académie suédoise.
Freud fut proposé au prix Nobel de médecine pour la première fois en 1915. Entre les années 1917 et 1920, il fut proposé chaque année par le lauréat du Nobel Robert Bárány, un médecin viennois qui après sa libération des camps de prisonniers russes devint professeur à l’Université d’Uppsala en 1917. Selon Ronald Clark dans « Freud: The Man and the Cause » (1980), Freud nourrissait des sentiments mitigés envers le soutien de Bárány, à qui il avait refusé auparavant d’être son élève. Freud a écrit que, pour sa part, il n’était intéressé que par les aspects financiers du prix Nobel et peut-être aussi par le côté piquant de dépiter certains de ses compatriotes. Il a été proposé de nouveau par plusieurs personnes, sept fois entre 1927 et 1938 (l’année avant sa mort). En 1937, il a été nominé par pas moins de 14 professeurs en titre ou lauréats du prix Nobel, mais sans succès. Cela ne conduisit même pas à l’examen complet des travaux de Freud. Peu à peu Freud trouva que le prix Nobel ne conviendrait pas à sa manière de vivre : un an avant sa mort il écrivit qu’il déclinerait le prix si d’aventure il lui était attribué. Mais ce ne fut pas le cas non plus.
J’ai obtenu d’intéressants documents originaux du Comité pour le prix Nobel de physiologie ou de médecine de l’Institut Karolinska. Le professeur Henry Marcus de l’Institut Karolinska fut chargé en 1929 d’émettre une avis préliminaire afin de décider s’il était opportun de se livrer à une étude complète des contributions de Freud. Le professeur Marcus exprima sans détour qu’une telle étude n’avait aucune raison d’être puisqu’il n’était pas avéré que les travaux de Freud aient une quelconque valeur scientifique. Après avoir résumé la théorie de Freud, Marcus conclut : « Si l’on veut essayer de se livrer à une examen critique plus approfondi de l’ensemble de la théorie psychanalytique de Freud, il faut alors admettre que ses recherches sur l’importance des pulsions refoulées dans l’apparition des symptômes de maladies nerveuses sont particulièrement intéressantes ; d’ailleurs la grande majorité des neurologues reconnaissent assez bien les liens entre ces deux phénomènes. En revanche, si l’on excepte les propres disciples de Freud, dont plusieurs ont cependant déjà pris leurs distances avec leur maître sur ce point, la plupart des chercheurs considèrent qu’il n’existe aucune preuve du déterminisme des complexes sexuels dans les névroses. C’est surtout l’hypothèse des traumas inconscients sexuels de la petite enfance qui ne peut être considérée de manière définitive comme prouvée ; son contenu apparaît au plus haut point étrange, pour ne pas dire invraisemblable, à un médecin raisonnant en termes scientifiques. Freud ne fonde ses affirmations que sur un nombre très limité d’exemples. C’est pourquoi ses interprétations de rêves ne peuvent être perçues que comme des expériences subjectives et des constructions de l’esprit. Toute la doctrine psychanalytique de Freud, dans son état actuel, ne relève pour une grande part que d’hypothèses que ses adeptes ont comprises avec fanatisme comme une confession à moitié religieuse. A l’aune de la vraie critique scientifique, elle ne résiste pas à l’examen ». En tant que critique globale de la psychanalyse, le jugement du professeur Marcus est assez sagace et toujours aussi pertinent.
En 1933, un nouvel examen préliminaire eut lieu – d’une page seulement -, écrit par le professeur Wigert : lui non plus n’était d’avis qu’il faille se livrer à une étude plus large. Wigert s’abstint de résumer le système de Freud car il le considérait comme connu de tous. Il retint que l’approche de Freud était au plus haut point révolutionnaire et que nombre des « découvertes » de Freud étaient d’une portée si considérable en psychiatrie qu’un prix Nobel était envisageable. Mais le problème résidait dans la constatation que les enseignements de Freud ne reposaient pas sur des preuves, alors qu’une condition sine qua non pour promouvoir l’attribution d’un prix Nobel était que celle-ci soit absolument sûre et certaine. Il souligna que des critiques extrêmement vives s’étaient élevées à l’encontre de la manière de voir de Freud, surtout de la part des autorités les plus compétentes de la psychiatrie autant en Suède (Bror Gadelius par exemple) que dans d’autres pays.
Les déclarations de l’Académie suédoise et du Comité Nobel de l’Institut Karolinska sont toujours valables aujourd’hui, autant qu’à l’époque où elles furent formulées. Au cours des dernières décennies, est enfin apparue une critique sérieuse de la psychanalyse avec des répercussions considérables.
Freud aurait été aussi étonné qu’il le fut au sujet de l’existence réelle de l’Acropole s’il s’était aperçu qu’effectivement ses propres conceptions intellectuelles existaient autrement que sous la forme d’un « jeu des perles de verre » [*]. Au mieux, on ne peut considérer Freud que comme un précurseur  »post-moderniste » qui créa en toute liberté sa propre réalité.
Nils Wiklund, Docent (maître de conférences) en psychologie habilité à diriger des recherches. Stockholm.
Avec mes remerciements à l’Académie suédoise et au Comité Nobel de physiologie ou médecine de l’Institut Karolinska, pour m’avoir donné accès à leur documentation.
14 Février 2007
[*] note du traducteur : « le jeu des perles de verre » ( »Glasperlenspiel ») est un célèbre ouvrage de Hermann Hesse, 1943.
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