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Noam CHOMSKY vs. Jerry FODOR. « Comment l’induction est-elle possible ? »

« Comment l’induction est-elle possible ? »

« (…) Le meilleur moyen d’accès au problème se trouve vraisemblablement du côté de la critique de l’induction dont Hume fut le premier à poser les bases, et que des philosophes tels que Karl Popper, Car G. Hempel, Herbert Feigl et Nelson Goodman élaborèrent par la suite.

L’induction est, depuis Aristote, l’authentification philosophique du procédé innocent qui consiste à prévoir les événements futurs selon les résultats de l’expérience passée. Ainsi, le fait de constater empiriquement que « tous les cygnes observés à ce jour sont blancs » donnent lieu à l’induction « raisonnable » que « tous les cygnes (observé ou non) sont blancs ». C’est induction – comme Chomsky est Fodor ne cessent de le répéter – n’est pas démonstrative, c’est-à-dire qu’elle n’est considérée comme valable que jusqu’au moment où elle est réfutée par une contre-preuve (la découverte d’un cygne noir). Cette procédure ne pose aucun problème ni dans la vie courante dit, comme Chomsky le souligne dans la discussion, dans les sciences expérimentales. Ce qui, par contre, pose problème, et très grand, c’est de justifier l’induction sur des bases purement logiques. Hume fut le premier à abandonner tout espoir et a provoquer – d’après les mots chargés d’anathème de Bertrand Russell – « l’écroulement des fondements rationnels du XVIII° siècle » car il voulut réduire l’inférence inductive à une simple question « d’usage d’habitude ». En critiquant l’induction, Hume n’entrava pas sa pratique (qui, malgré les logiciels, se trouve aujourd’hui aussi bien portantes qu’elle a toujours été) mais affecta, par contre, la quête de règles pour l’induction. Dans un article devenu classique, publié en 1945, Carl Hempel remet le problème à sa place : « d’une façon générale, dit-il, de telles règles nous permettraient d’insérer, à partir d’un certain ensemble de données, l’hypothèse où la généralisation qui rend le mieux compte de toutes les données particulières de cet ensemble. Mais vouloir ainsi cerner le problème entraîne une conception erronée : bien que le processus d’invention menant aux découvertes scientifiques soit en règle générale psychologiquement guidé et stimulé par la connaissance préalable de faits spécifiques, ceux-ci ne déterminent pas logiquement ses résultats ; la manière dont les hypothèses scientifiques ou les théories sont découvertes ne peut être assimilée à un ensemble de règles générales inférence inductives. » Cette « erreur » ou cet argument fallacieux mène, selon Hempel, à des présupposés lourds de conséquences, quoique sans fondement. « Une bonne règle d’induction devrait fournir… Des principes mécaniquement applicables, aptes à déterminer sans ambiguïté, et sans tenir compte de l’inventivité ou de l’ampleur du savoir de son usager, tous les nouveaux concepts abstraits qui devraient être créés afin de formuler la théorie expliquant le phénomène observé. Il est clair qu’aucun ensemble de règles, aussi bien formuler soit-elle, ne peut remplir cette condition ; l’existence de règles générales induction répondant à ces spécifications est impossible ; prétendre le contraire c’est confondre des problèmes relevant de la logique avec ceux qui relèvent de la psychologie. »

Ainsi, la « logique inductive » se trouverait intercaler à sa juste place entre la psychologie et la créativité scientifique et les règles générales d’acceptabilité applicable aux hypothèses (suffisamment) confirmées. Ces règles d’acceptabilité « indiqueraient, approximativement, jusqu’où une hypothèse donnée doit être confirmée par des observations expérimentales fiables avant qu’on la juge elle-même scientifiquement fiable ». Quant à savoir si ces règles doivent être établies selon une démarche « pragmatique » ou sur des bases « purement logiques », c’est pour Hempel une question en suspens.

Pour revenir à notre débat, une grande partie de discussions contenues dans ce chapitre, dans le chapitre six et dans la seconde partie concerne précisément la psychologie de la créativité scientifique. Les processus impliqués dans le « langage de la pensée » de Fodor et dans la « psycho genèse des connaissances » de Piaget sont exactement les mêmes que ceux que Hempel tient à distinguer une fois pour toutes de la logique inductive proprement dite. Cette confusion étant souvent intervenu, il n’est donc pas surprenant qu’une grande partie de ce débat soit consacrée à l’erreur de l’induction. La légitimité même des critères de démarcation, départageant entraîne la psychologie, la logique inductive et les règles pragmatiques d’acceptabilité, fournira un terrain de discorde profonde entre Chomsky et Fodor, d’une part, Papert et Bateson, de l’autre. Le « paradoxe » dont l’énoncé ouvre le chapitre est un aspect particulier de l’erreur inductiviste : il concerne la définition a priori de ce qu’est une « preuve valable » pour une hypothèse donnée, ce qui implique aussi l’intervention des critères dont l’enquêteur dispose a priori pour choisir cette hypothèse parmi un nombre (infini) d’hypothèses tout aussi compatibles avec les données. Selon Hempel, « dans toute discussion sur la méthode scientifique, le concept de pertinence (redevance) épreuve joue un rôle important. Et, bien que certaines compte rendu inductive liste de la démarche scientifique semble admettre que l’on puisse recueillir des preuves pertinentes ou des données valables, dans un contexte d’enquête précédant la formulation de toute hypothèse, il est clair, après brèves réflexions, que la validité (relevance) est un concept relatif ; la validité ou la non-validité de données expérimentales ne peuvent être établies qu’en fonction d’une hypothèse donnée ; et c’est hypothèse qui détermine quel genre de données ou de preuves lui sont appropriées. Une découverte empirique n’a de validité réelle pour une hypothèse que si elle offre des preuves pour ou contre cette hypothèse, autrement dit, si elle ne la confirme ou la réfute. Ainsi, une définition précise de toute notion de pertinence présuppose une analyse de la confirmation et de la réfutation ». Dans le courant de la discussion, on fera souvent allusion à ce fait évident comme étant une « tautologie ». Dans la seconde partie, Putman met en doute la légitimité d’une telle appellation, à quoi Chomsky répond ici le terme tautologie n’a pas le sens strict de « définition circulaire », mais plutôt celui, plus souple et familier, de « vérité évidente » (au même sens que Hempel : « il est clair, après brève réflexion »). Dans les termes les plus simples, la tautologie en question consiste à dire qu’aucune connaissance n’est possible sauf si les concepts et les hypothèses sont déjà « dans l’esprit » avant que l’observation de toute chose soit faite. Cela dit, il semble alors légitime de postuler que la source des concepts et des hypothèses est innée. Pour Chomsky est Fodor, cette conclusion est si évidente qu’il ne vaut pas même la peine d’en discuter. Ils soutiennent aussi que, si de nombreux penseurs, tels que Nelson Goodman et Willard Quine ont fui l’inévitable conclusion de ce postulat, c’est pour des raisons plus proches de l’idéologie que de la philosophie pure. La dernière partie de ce chapitre est donc consacrée aux présupposés idéologiques des hypothèses innéistes et des hypothèse environnementalistes.

Selon Fodor, accepter la « tautologie » n’implique pas pour autant, faute d’arguments, d’avoir démontré toute la puissance d’un programme alternatif de tipi des listes en psychologie et en linguistique. Il faut du moins que, parallèlement, soit reconnu l’échec du programme de Locke. « L’idée, dit-il, que la plupart des concepts humains sont décomposables en un répertoire limité de concepts simples – disons, une fonction de vérité des données sensorielles primitives – a été contestée par 200 ans d’investigation philosophique et psychologique. À mon avis, l’échec du programme réductionniste de l’empirisme est probablement le résultat le plus important de ces deux cents années dans le domaine de la connaissance ».

Le programme de Locke se fondait à la fois sur une heuristique négative rejetant toute notion de « principes innés contenus dans l’esprit », et sur une heuristique positive relevant la « sensation » et la « réflexion » seules responsables de toute la connaissance humaine. « Toutes ces pensées sublimes qui planent au-dessus des nuages et s’élèvent aussi haut que le ciel, prennent leur élan ici-bas ; cette immense étendue ou se meut l’esprit, ces spéculations lointaines où il semble s’élancer ne lui permette toujours pas de s’aventurer un tant soit peu au-delà de ces idées que la sensation ou la réflexion lui ont offerte pour sa contemplation » (Essai sur l’entendement humain).

Locke peut être considéré comme le fondateur du programme « d’ordre à partir du bruit » (voir l’introduction) dans le champ de la psychologie. Ce chapitre illustre, une fois de plus, comment, après avoir étayé leurs présupposés de base, les différents programmes de recherche confrontent leurs heuristiques positives et négatives. Il serait toutefois prématuré d’essayer de formuler un jugement définitif dans un sens ou dans l’autre avant de lire la seconde partie, où se trouvent développés plusieurs arguments essentiels concernant ses heuristiques. D’une certaine façon, la discussion qui suit n’est encore qu’une introduction générale.

Exposé du paradoxe.

Noam Chomsky et Jerry Fodor.

Noam Chomsky : l’histoire de la philosophie moderne comporte une abondante littérature tournant autour de quelques points très triviaux sur l’impossibilité de l’induction, tel le débat sur le paradoxe de Goodman. À partir du moment où on comprend le paradoxe, il est évident que l’on doit posséder d’avance un ensemble de préjugés pour que l’induction soit possible ; mais cela ne change rien au fait que, dans une vaste littérature, on a essayé de montrer que ce n’est pas vrai.

Jerry Fodor : j’exposerai brièvement comment Hempel a décrit ce paradoxe il y a environ 30 ans d’une façon très simple, en le rendant président. Il l’a fait en termes d’induction, mais, si on n’y réfléchit, cela revient exactement au même ; il suffit de remplacer induction par apprentissage. Hempel dit : supposer que vous ayez un ensemble d’observations, de données. Vous voulez ensuite effectuer une induction, une certaine induction, parce que quiconque ne fait pas cette induction a perdu la raison. En dernière analyse, à partir de ces données, c’est la bonne induction à effectuer. Notre théorie de l’induction doit établir une courbe mais comment faire ? Étant donné que je peux tracer un nombre littéralement infini de fonctions passant par ces points et ceci pour tout ensemble fini de points, c’est-à-dire pour tout ensemble d’expériences d’apprentissage, il y a un ensemble infini de cours à tracer. Il conviendra donc de renoncer aux courbes de 2,3 et 4 à une infinité d’autres.

Que signifie de dire qu’il faut y renoncer ? Cela signifie qu’avant d’examiner les données il faut ordonner les courbes possibles en termes de préférence, de telle sorte que pour telle donnée ont choisit la ligne droite, pour des données légèrement irrégulières ont choisit la courbe la plus simple ajustée, et ainsi de suite. On peut appeler cela simplicité, ou ordre a priori des fonctions, ou nativisme. Cela conduit à faire la même observation que précédemment : on ne peut pas effectuer d’induction, il est logiquement impossible de faire une référence non démonstrative sans avoir un classement a priori des hypothèses. Le problème général que pose le nativisme et si évident en soi qu’il est superflu d’en discuter. La seule question à poser est celle du degré de spécificité des contraintes innées. »

(…)

P. 393 :

De Zengotita : Pouvez-vous décrire ce que serait une contrainte psychologique ?

Noam Chomsky : une longue tradition, qui remonte sûrement à la scolastique et c’est ensuite confondu avec les courants empiristes, voudrait nous faire admettre que l’esprit humain est vide, une tabula rasa. Personne ne l’admet plus, mais certains ont du mal à sortir de cette hypothèse. En second lieu – et c’est une pure spéculation de ma part, je n’ai aucune preuve de ce que j’avance -, la croyance que l’esprit humain est vide fourni une justification à toutes sortes de systèmes autoritaires. Si l’esprit humain est vide, toute méthode pour façonner les esprits à sa guise et légitime, et ceci trouve des développements extrêmes, chez Skinner, par exemple ; tout fini en une sorte de schéma fasciste, issu de l’hypothèse qu’après tout l’esprit humain est vide… Si bien que nous, les bons architectes, alors le construire de telle sorte que l’environnement soit le bon, et le monde sera tout à fait heureux. Les intellectuels doivent être très attentif à ce genre de choses, car ils pensent que c’est à eux qu’il reviendra de façonner les esprits.

Comme autres spéculations, je citerai une inversion très curieuse de croyances religieuses ancestrales : selon les doctrines religieuses très ancienne, l’âme humaine est hors de portée ; on ne peut pas l’explorer, c’est l’affaire du prêtre. La science doit traiter de tout, mais pas de la humaine. Pourquoi soutient-on ce point de vue ? Je l’ignore, mais il est certain qu’on le fait avec force. Il s’est passé, selon moi, quelque chose de très curieux aux environs des XVII°-XVIII° siècles. Sous prétexte de chercher à vaincre cette croyance, on la formulait d’une nouvelle façon : nous n’étudierons pas l’âme humaine par les méthodes des sciences de la nature, nous l’étudierons par des méthodes purement a priori, autrement dit nous nous contenterons d’affirmer que l’esprit humain est vide, ou qu’il possède tel ou tel ensemble de propriétés, et nous étudierons ces propriétés. C’est le cas de la psychologie associationniste, par exemple, qui n’a même pas l’apparence d’une science. Une approche scientifique dira : voilà ce que fait l’esprit, voilà ce que je devrais postuler pour l’expliquer. Le psychologue associationniste à une approche diamétralement opposée. Il dit : voilà ce qu’est l’esprit et je vais étudier les conséquences de cette présupposition ad infinitum, et peut m’importe si ce qui ressort de mon étude ressemble à ce que fait l’esprit. On peut poursuivre une telle étude sans fin, trouver toujours plus de conséquences de ces fausses suppositions, et rien n’empêche de continuer ainsi indéfiniment. L’intéressant est qu’on a présenté cette approche comme scientifique, alors qu’elle est exactement l’antithèse de la science. Elle est purement dogmatique, et part d’hypothèses a priori, inattaquables sur la nature de l’esprit, tirant des conséquences sans jamais se soucier du problème de l’exactitude de ces hypothèses. [Voilà une critique de Noam Chomsky qui permet de caractériser parfaitement ce qu’est la psychanalyse. Il suffit de remplacer le mot « conséquences », par l’expression « confirmations toujours potentiellement observables à la lumière de la théorie dogmatique de départ, mais qui ne permettent en rien de la mettre à l’épreuve, comme en science »]. Il s’agit, à mon sens, d’une sorte d’inversion – d’un dogme religieux traditionnel, déguisé au nom de la science. On ne dit plus que l’âme ne peut être étudiée. On dit plutôt, implicitement, qu’elle ne peut être étudiée par les méthodes de la science de la nature. [Et, bien entendu, la plupart des freudiens, disent dans la foulée, que la psychanalyse a sa propre épistémologie, qu’il existe une méthode pour chaque science, ou encore que le critère de démarcation de Popper, la réfutabilité n’a aucun sens à être appliqué en psychanalyse, ou bien encore que plus personne aujourd’hui n’en tiendrait compte, y compris dans des sciences comme la physique !…]. Je crois qu’il existe quantité de raisons très puissantes pour lesquels on trouve difficile d’accepter la conclusion qui découle de toute doctrine simple. Et je peux vous en donner des exemples très frappants. Prenez, par exemple, le paradoxe « grue » que j’ai mentionné. C’est Nelson Goodman qu’il a conçu et développé dans un ouvrage classique ; il est peut-être le tenant de l’explication par l’environnement le plus extrémiste qui est jamais existé. Il pense que tout est appris, si j’ai bien compris, pour lui toute structure innée de l’esprit est fausse, et ne saurait exister. Si j’interprète bien ses conceptions, il croit que si on se rendait dans une tribu primitive imaginaire, pour présenter à un groupe des photographies de personnes et à un autre des reproductions d’abstraction de Kandinsky, la durée d’entraînement nécessaire pour qu’il parvienne à reconnaître que les photographies sont des photographies de personnes et les abstractions de Kandinsky des représentations de personnes serait approximativement la même, car il n’existe aucun système de représentation préinscrit selon lequel les photographies ont une relation particulière avec les choses photographiées. Il a défendu ce genre d’arguments. Or, il est frappant, du point de vue de la sociologie de la science, que celui-là même qui a fourni des arguments fondamentaux à l’encontre de cette conception la soutienne néanmoins d’une certaine façon. Il y a aussi l’exemple de Quine, qui est probablement le meilleur philosophe américain, sinon au monde. Il a successivement pris ce sujet des positions diamétralement opposées. L’idée qu’il ne peut rien à voir qui échappe au conditionnement et, par ailleurs, il admettrait la position fondamentale de Jerry Fodor, selon laquelle le conditionnement exige pour s’installer un terrain approprié ; il a parfois dit que tout ce qui est appris est conditionné et, à d’autres moments, qu’il est inconcevable que ce que l’on sait résulte du conditionnement. Il se contredit à chaque instant. À mon sens, tout cela s’explique par les arguments indirects que j’ai suggérés, je ne vois pas d’autre explication rationnelle. »

(In : « Théories du langage. Théories de l’apprentissage. Le débat entre jean Piaget et Noam Chomsky. Organisé et recueilli par Massimo Piatterelli-Palmarini ». Editions du Seuil, Paris, 1979. Pages 379 – 381 ; 393 – 395).