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Philip BUEKENS : « Pourquoi Lacan est-il si obscur ? »

8 décembre 2010 Laisser un commentaire

 

Chers récalcitrants éclairés, voici un extrait du chapitre écrit par le Professeur Philip Buekens, co-auteur du « Livre noir de la psychanalyse ». La prose lacanienne, une fumisterie ? De A jusqu’à Z, chers récalcitrants éclairés, mais le Pr. Buekens, nous le démontre, par « a + b ».

 

 

*    *    *

 

 

« Des lecteurs de Lacan ont avancé les explications les plus curieuses pour l’impénétrabilité de son discours. Beaucoup de ces arguments sont des sublimations : des mécanismes de défense et même une glorification de courants de pensée manifestement étranges, une forme de surréalisme conceptuel, qui a envoûté pas mal de monde et pas seulement des psychanalystes. Ces adhésions montrent à quel point des lecteurs et des interprétateurs se sont laissé duper par le maître.

Par exemple, Judith Gurewich n’hésite pas à parler du caractère « révolutionnaire » de Lacan. Si ces « brillantes » formulations ne sont pas comprises, c’est simplement à cause de « préjugés ». Mais quelles sont ces préjugés ? Le fait d’adopter un point de vue critique à l’égard de quelqu’un qui a l’ambition de présenter une théorie ? Peut-on dire qu’une critique raisonnable est ipso facto la mise en œuvre de préjugés ? L’obscurité réside-t-elle dans les théories compliquées auxquelles le héros fait allusion ou dans les « concepts techniques de la logique » ?

À ce sujet, Suzanne Barnard écrit :

« ces arguments tournent souvent autour de références philosophiques (p. ex. la théorie des fictions de Bentham) et de théories (p. ex. la théorie du nombre, la théorie des jeux, la topologie) relativement obscures. »

Cet usage présuppose évidemment que les aspects idiosyncrasiques soient clairs pour les initiés. Le problème est précisément que l’utilisation que Lacan fait de la logique et des mathématiques suppose que vous ne fassiez pas référence aux interprétations classiques de la logique et de la théorie des ensembles. On devrait se fonder sur les étranges interprétations que Lacan en fait lui-même. Ce ne sont pas ces disciplines comme telle qui font de lui un penseur idiosyncrasique, mais les curieuses interprétations qu’il en donne. La logique et les théories des ensembles sont des disciplines parfaitement transparentes… Sauf dans la version lacanienne. Même chez les interprètes acteurs chevronnés de Lacan règne une totale disparité concernant la signification de ces formalisations logiques.

Une autre stratégie consiste à présenter son œuvre comme un « rébus », comme le seraient, si l’on en croit Freud, les rêves :

« on peut caractériser les écrits de Lacan de cette manière, car leur substance concerne la nature de l’inconscient, tel que Freud l’a compris, cette dimension de l’expérience humaine qui transcende l’essence du discours conscient, rationnel, et qui n’émerge dans la conscience qu’à travers des lueurs diffractées prenant diverses formes – la forme d’un rébus, par exemple, dans le cas d’un rêve. En disant que l’œuvre de Lacan, dans sa substance, est un rébus, nous voulons suggérer qu’elle se rapporte à un champ dont la nature véritable échappe aux rétrécissements qu’opère un exposé rationnel. »

Ces textes seraient :

« essentiellement une démonstration concrète, via l’expression verbale, des cheminements pervers de l’inconscient tel qu’il en fait l’expérience. »

Mais pourquoi celui qui a l’ambition explicite d’élaborer une théorie sur un thème, intrinsèquement difficile et même obscur, devrait-il écrire de façon obscure ?  Une théorie portant sur un phénomène X ne doit pas reprendre des caractéristiques de X pour être vérifiable, réfutable, consistante ou correcte. Il existe quantité de théories philosophiques et logiques concernant des choses vagues et des concepts imprécis (à partir de quand quelqu’un est-il chauve ou riche ?), qui n’en sont pas moins présentées de façon claire et bien argumentée. En fin de compte, si ces raisons sont justifiées, comment expliquer que Freud, qui a soi-disant fait des découvertes décisives sur l’inconscient, fait des exposés d’une clarté exemplaire. L’argument lacanien implique que Freud, du fait même qu’il a écrit de façon compréhensible, n’a rien compris à l’inconscient ! Notons bien que la métaphore du rébus, introduite par Freud lui-même, induit en erreur : un rébus suppose, exactement comme des mots croisés ou des hiéroglyphes (des comparaisons reprises par Lacan), qu’il y a une solution au rébus (aux mots croisés, aux hiéroglyphes) et qu’on peut la reconstruire. (L’interprétation est une découverte et non une construction.)

Madan Sarup écrit :

« les écrits de Lacan sont un rébus parce que son style imite son objet d’étude. Non seulement il expliquait l’inconscient, mais il essaie de l’imiter. L’inconscient devient non seulement l’objet d’études, mais, au sens grammatical, le sujet, le locuteur du discours. Lacan croit que le langage parle le sujet, que le locuteur est le sujet du langage plutôt que son maître. »

L’obscurantisme se trouve ici justifié par la référence interne à des propositions sur le langage et le sujet : « le langage parle le sujet », « le locuteur n’est pas le maître de la langue qu’il parle ». Le langage de Lacan serait le langage de l’inconscient qui utiliserait le canal d’énonciation dénommé « Lacan ». Il imiterait l’inconscient de Lacan.

Le fait que Lacan imiterait le langage de l’inconscient (de l’inconscient qui parle ?) implique que Lacan a une conception adéquate de l’inconscient (vous ne pouvez imiter correctement un phénomène que si vous disposez d’une conception adéquate du phénomène à imiter). Mais que se passe-t-il si Lacan a mal compris l’inconscient ou seulement de façon partielle ? Qu’est-ce qui imiterait alors son style exubérant ?

Deuxièmement. À supposer que le style baroque de Lacan soit une imitation de l’inconscient ou, plus fort encore, que l’inconscient énonce lui-même sa théorie (Lacan étant le tuyau acoustique d’une théorie de l’inconscient, formulée par son propre inconscient ?), cela ne suffit pas à justifier son style et ses étranges raisonnements. Pourquoi Lacan peut-il parler de la sorte lorsqu’il veut présenter une théorie ?

En troisième lieu. Le caractère impénétrable de l’objet et la présentation de la théorie ne sont pas intrinsèquement liés, sinon tout projet de paraphraser la théorie de Lacan de façon compréhensible donnerait une fausse image de sa théorie.

Quatrièmement. La structure de l’argumentation de Sarup présente un problème fondamental : l’obscurantisme lacanien est justifié à partir d’un point de vue interne à la théorie lacanienne. Sarup défend l’obscurantisme par des propositions lacaniennes : « le langage parle le sujet », « le locuteur est sujet au langage ». Son raisonnement est le suivant : du fait que le langage parle le sujet, la théorie de Lacan « est parlée par le langage de l’inconscient », du moins dans son cas ; comme l’inconscient est un rébus, les écrits de Lacan doivent également être un rébus. L’objection selon laquelle beaucoup de ces propositions sont défendues et argumentées par Lacan ne tient pas : il faudrait démontrer que ces propositions sont correctes. Le style obscur de Lacan est, dans le meilleur des cas, en concordance avec ce qu’il écrit sur l’inconscient, mais cette concordance ne justifie évidemment pas ce style. Et lorsque Lacan à l’intention de présenter sa théorie d’une façon baroque, son choix se fonde sur des considérations rationnelles, et l’on ne peut pas dire, dans ce cas, que c’est son inconscient qui a la parole. Les intentions sont toujours des états conscients et raisonnables, qui témoignent des décisions d’un agent.

En fin de compte, cette proposition implique que, pour pouvoir comprendre Lacan, il faut supposer qu’elle soit vraie. Celui qui n’accepte pas cette déclaration – fondée sur la théorie de Lacan – rejette du même coup la théorie sur laquelle elle est basée. Si le contenu d’une théorie ne se comprend que pour autant que le lecteur accepte qu’elle soit vraie, le lecteur peut s’estimer à juste titre coincé. Une exigence minimale d’une théorie est qu’elle demeure compréhensible même si par la suite elle apparaît fausse ou insuffisamment argumentée.

Samuel Weber présente encore une application bizarre d’une affirmation intra-théorique. Selon Lacan, la signification de signifiant peut, dans le meilleur des cas, être établie « après coup » – la signification étant déterminée « contextuellement ». Une question notoirement difficile est d’établir de façon précise la signification, dans la théorie de Lacan, du terme « signifiant ». En effet, Lacan en parle de façon très obscure. La justification serait, selon Weber, ce que nous avons dit ci-dessus : le caractère rétroactif de la détermination de significations :

« le terme « signifiant » – au sens formel : un mot – n’a pas de signification simple ou clairement déterminé. Ce qu’il désigne et indique – en tant que configuration de différences – engendre du sens rétroactivement, comme résultat de la « désignation » comme telle. (…) Si ce processus désigné par le signifiant constitue une condition de possibilité du mot, en qualité d’unités signifiantes qui à son tour est un constituant indispensable du concept, le signifiant ne peut pas être saisi en termes de contenu particulier, mais ne peut être représenté que de façon formelle, par ce que Lacan appelle un « algorithme ».

La stratégie est claire. Lorsque les concepts essentiels de la pensée lacanienne sont obscurs (ici le signifiant), les lacaniens disposent d’une explication intra-théorique : la signification de ce terme ne devient compréhensible que « dans un système de différenciation avec d’autres signifiants » et, du fait que nous disposons pas d’une vue d’ensemble de ce système de signifiants – chaque signification est dépendante du contexte, et le contexte étant indéterminé -, nous ne pouvons pas vraiment saisir la signification du terme « signifiant ». Le problème posé par l’argument de Weber et que la vérité des propositions lacaniennes est présupposée pour justifier une interprétation spécifique. Mais que se passe-t-il si les interprétations de Lacan ne sont pas correctes ? Ou si ces propositions ne valent que pour les associations libres durant une séance de psychanalyse ?

Malcom Bowie, un spécialiste anglais de la littérature, commence un livre sur Lacan par ces énoncés :

« Lacan est un théoricien des passions humaines qui manifeste une franche hostilité à l’égard du langage « théorique ». Le désir est l’objet d’études de la psychanalyse, mais il y a toujours quelque chose qui manque lorsque l’analyste écrit sur ce sujet… Peu importe l’énergie dispensée à « articuler le désir » – disons en construisant une théorie -, le désir échappe toujours aux phrases, au diagramme et aux équations. Mais, insiste Lacan, les théories ne doivent pas être silencieuses sur ce qui leur échappe. »

L’argument est donc que peu importe la précision avec laquelle vous voulez écrire sur les désirs, l’objet de votre recherche « échappera » immanquablement à la théorisation. Nous pensons que cet argument ne devrait pas faire renoncer à une approche théorique. En effet, toute description théorique d’un phénomène réalise une abstraction d’aspects ou de propriétés de l’objet d’étude. Si l’argument est correct, il implique qu’une théorie sur la poésie expérimentale devrait elle-même présenter ce caractère expérimental ou que les théories sur des expériences phénoménales (la douleur par exemple) n’est correcte que si elle est une parfaite évocation de la douleur. C’est une exigence absurde. L’ambition d’une théorie est de décrire et d’expliquer un phénomène et non de  dupliquer, de l’une ou l’autre manière (incohérente), ces aspects étranges, inattendus ou énigmatiques. L’attitude hostile de Lacan à l’égard du discours théorique est par ailleurs en contradiction avec ses ambitions « scientifiques » explicites. Enfin, il n’y a aucune raison de faire d’une théorie qui révèle inconscient une théorie générale de la communication et certainement pas une théorie du langage des théories sur l’inconscient.

Quand Lacan énonce qu’il parle et écrit en tant qu’analyste et qu’il n’est donc pas lié par les exigences d’un discours « théorique », il est en contradiction avec l’affirmation que la psychanalyse lacanienne est une théorie scientifique et que, de toute façon, il articule une théorisation de l’inconscient. Il est évident qu’un thérapeute, dans sa pratique, peut se contenter d’utiliser des concepts théoriques sans les énoncer. Par contre, il n’y a aucune raison d’accepter que les textes de Lacan doivent être lus comme des textes ou des manuels de thérapie.

Une autre justification de l’obscurantisme lacanien se trouve dans l’avant-propos de Judith Gurewich au livre d’Alain Vanier :

« Le décryptage de ses écrits ardus requiert non seulement des efforts intellectuels, mais également des processus inconscients. La compréhension commence à poindre lorsque les lecteurs analystes retrouvent dans leur propre travail ce qui est exprimé de façon sibylline dans le texte. »

Le premier argument de Gurewich prend appui sur l’hypothèse fondamentale de Lacan que le sujet, précisément, n’est pas maître de ces processus inconscients et ne peut donc pas s’associer au déchiffrement du code lacanien. L’implication de cette hypothèse est que, puisque nos processus inconscients sont toujours à l’œuvre et le sont donc également lorsque nous lisons Lacan, la compréhension de Lacan devrait en être facilitée. Mais pourquoi éprouvons-nous tant de difficultés à comprendre Lacan alors que notre inconscient est toujours au travail ? Est-ce que notre inconscient, qui devrait assimiler la signification cachée de ces textes, refuse de nous la livrer ? Si c’est le cas, est-ce que nous ne voulons pas savoir comment l’inconscient a assimilé ces textes et pourquoi il nous en refuse la compréhension ? Finalement, pourquoi une théorie de l’inconscient devrait-elle s’adresser à mon inconscient ?

Si le deuxième argument est correct, seuls les psychanalystes accomplis ont accès à la signification cachée des textes lacaniens, et les autres lecteurs, par définition, ne peuvent entrer dans ce processus. Du point de vue empirique, c’est discutable : il y a quantité de bons praticiens de la psychanalyse qui comprennent (ou prétendent comprendre) Lacan. D’autre part, l’argument joue sur le double sens du mot « comprend », ce qui l’invalide. En effet, il y a une différence importante entre (a) comprendre une théorie, les concepts et les propositions qui s’y trouvent et (b) la capacité de reconnaître des phénomènes ou des symptômes sur la base de la connaissance d’une théorie. L’argument utilisé ici est qu’on ne peut comprendre une théorie et ses concepts que si l’on reconnaît dans sa propre pratique des phénomènes décrits par la théorie – autrement dit, (b) est une condition nécessaire de (a). Mais la relation est précisément en sens inverse : quand on parle de la reconnaissance d’un phénomène dans les termes d’une théorie qui en rend compte, il faut d’abord comprendre la théorie qui permet cette reconnaissance. Affirmer que la reconnaissance de phénomène dans les termes d’une théorie (des observations guidées par la théorie) est une condition nécessaire pour comprendre la théorie est une confusion conceptuelle…. »

 

 

 

 

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