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Archive for the ‘Pierre BOURDIEU.’ Category

La sociologie de Bourdieu et Passeron, ou comment il est impossible d’éviter…l’irréfutabilité.

Passeron, à partir de 19’17 » de vidéo :

« Il faut éviter deux choses : éviter de demander au sujet (interrogé par le sociologue) les questions qu’ils se pose consciemment parce que cela consisterait à croire qu’il peut avoir accès subjectivement à la vérité de sa conduite, et éviter aussi de lui poser les questions que l’on se pose à son sujet. Autrement dit, il faut lui poser les questions qui se posent, objectivement, à lui, sans qu’il se les pose consciemment. (…) C’est pourquoi ce n’est que par référence aux choix d’une recherche, (…), au degré auquel on a réussit à rompre avec les prénotions sur le sujet que l’on entend traiter, que les bonnes questions indirectes peuvent commencer à se dégager (…). »

Bourdieu, à partir de 20’06 » de vidéo : 

« (…) C’est tout un art, (…) la pratique adéquate (de la recherche en sociologie), est une pratique dans laquelle le sociologue met en acte les principes fondamentaux de la théorie de la connaissance du social, souvent sans même avoir à se poser la question de ce qu’il fait, parce qu’il a si profondément intériorisé ces principes, qu’ils sont devenus, en quelque sorte, son habitude, sa façon d’être. »

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Commentaires :

Pour pouvoir poser des « questions qui se posent objectivement à quelqu’un » de telle sorte que ce quelqu’un soit identifié, et compris, voire même prédit, en fonction du contenu même des réponses à ces questions qui peuvent ainsi être anticipées puis formulées par un sociologue, pour comprendre le comportement de la personne interrogée, il faut évidemment qu’au préalable soit mis en évidence une théorie générale décrivant certains déterminismes, donc certaines causes expliquant le comportement du sujet interrogé sans que lui-même ait pu en avoir conscience.

Si les sociologues parviennent, ou pensent être parvenus à définir ce genre « d’objectivité », ils ont le choix : penser qu’elle est corroborée à la suite de tests indépendants, et qu’elle constitue une « loi sociale », un invariant. Ou bien supposer que cette loi existe, et formuler une hypothèse qui servira en quelque sorte de contenu pour une question dont la nature nous est donnée par Passeron.

Le sujet interrogé, est l’objet de recherche pour une telle sociologie, si et seulement si, « il ne sait pas ». En fait, c’est ce que le sujet ignore qui est objet de recherche dans cette sociologie. Si il ignore les déterminants de ses comportements, de ses pensées, la sociologie de Bourdieu et Passeron doit donc poser ses questions aux sujets qu’elle interroge comme autant de « demandes d’inconscient » ou d’inconscience…

Ce qui implique que pour Bourdieu et Passeron, les sujets ne peuvent être « sociologues autonomes pour eux-mêmes ». Pour que la sociologie existe, il faut qu’ils soient supposés ne pas savoir, donc être « inconscients ».

Selon nous, il est donc tout à fait impossible, contrairement à ce que prétend Passeron, d’éviter que le sociologue ne puisse, d’une façon ou d’une autre, poser les questions que lui-même se pose au sujet de son objet d’étude : la connaissance qu’à le sujet interrogé, sur lui-même, par rapport à sa situation logique.

En effet, le sociologue, s’il veut « bien conduire sa recherche », comme le pense Passeron, ne peut éviter de se poser en lui-même la question de l’ignorance ou de l’inconscience des sujets qu’il interroge. En conséquence de quoi, il aura toujours tendance à influencer, voire même à suggérer plus ou moins fortement, les réponses qu’il attend par les questionnaires qu’il propose.

Selon nous, il ne pourra jamais véritablement trouver le risque que ses théories sous-jacentes soient réfutées par les faits, puisque ce qui sera relevé en positif ou en négatif dans les réponses du sujet interrogé par rapport à une question où il est supposé avoir été inconscient de sa condition, toute réponse, pourra potentiellement confirmer l’hypothèse que le sujet, de toute façon, « ignorait » quelque chose de déterminant dans sa condition sociale, et que, de ce fait, il en était « inconscient ». (Si les questions ont été correctement posées au sujet, selon les critères de Passeron).

Il n’y a donc pas de rupture possible avec aucune prénotions sur le sujet que l’on entend traiter, dès lors que pour être « bien interrogé », le sujet doit être « inconscient ». Il y a toujours une « prénotion » de base à l’oeuvre dans la sociologie de Bourdieu et Passeron, c’est que les sujets « ne savent pas », ils sont soumis à des forces qu’ils ignorent.

La réponse de Bourdieu, nous semble encore plus frappante, il ne dit, selon nous, rien d’autre que cela : non seulement le sociologue ne peut pas ne pas être influencé par ses préjugés, mais encore, il ne peut pas en avoir tout à fait conscience. Donc, comment peut-il garantir un niveau suffisant dans les « conditions initiales » de testabilité de ses hypothèses qu’il pourraient mettre en oeuvre ?.. Le sociologue, ne peut jamais savoir jusqu’à quel point plus ou moins relativement précis, il influence, plus ou moins fortement (…) ou contamine ses recherches par ses propres préjugés théoriques.

L’ignorance d’un sujet sur ses déterminismes « sociologiques » est-il toujours équivalent à de « l’inconscience » ? Non. On peut être tout simplement « ignorant » sur les déterminants constitutifs d’une situation logique, faute des connaissances non encore acquises sur les pouvoirs de détermination de certains de ses paramètres spatio-temporels. Il se peut aussi qu’un sujet ignore les moyens mêmes d’analyser avec pertinence ces paramètres, faute, par exemple, de connaissances en épistémologie ou d’en d’autres domaines.

Si on écartait l’argument selon lequel la méthode de recherche de Bourdieu et Passeron conduit à l’irréfutabilité inéluctable de leur sociologie par le fait qu’elle ne peut que mobiliser le recours à une théorie de l’inconscient qui permettrait toujours de trouver uniquement des confirmations lisibles dans les comportements ou les réponses des sujets, à la lumière de ce que cette théorie a énoncé a priori et qui lui a permis de poser les « bonnes questions », alors, il semblerait possible de sauver la méthode de Bourdieu et Passeron de l’accusation d’irréfutabilité par le recours à cet argument selon lequel l’ignorance des sujets n’équivaut pas nécessairement à leur « inconscience » ? Nous croyons que le problème de l’irréfutabilité, reste entier, même en avançant l’argument de la « simple ignorance » des sujets. Pourquoi ?

Parce que, si les questions sont « bien posées », et en conformité avec les critères définis par Passeron, alors, s’il n’y a pas de « demandes d’inconscience » inhérentes à ces questions, il y a encore des « demandes d’ignorance », tout aussi potentiellement suggestives et susceptibles d’influencer les réponses des sujets questionnés dans un sens favorable aux expectatives du sociologue.

Le sociologue est aussi un sujet « sociologique »! S’il pense détenir des connaissances objectives sur les relations sociales, et sur les principes fondamentaux de la théorie de la connaissance du social, c’est, dans le meilleur cas (épistémologique) qu’il n’a pu parvenir à les corroborer qu’en relation avec d’autres, et par le moyen de tests indépendants et reproductibles.

Est-il possible qu’il ait pu lui-même se départir de sa propre situation « sociologique » pour assurer pleinement l’objectivité et l’indépendance de toutes les procédures ayant, selon lui, abouti à quelque connaissances objectives sur le « social » ? Que ce soit dans une analyse de « faits sociaux » qui soit propres à la recherche « scientifique » en sociologie, ou ceux propres à l’observation du « social » par les méthodes de recherche utilisées en sociologie ?

Un physicien entretient aussi, en quelque sorte, des relations avec ses objets de recherche. Seulement, dans les Sciences de la Nature, et contrairement à beaucoup d’idées reçues, la Nature ne parle pas. Elle ne répond jamais par « oui » ou par « non » au scientifique. Ce sont toujours les scientifiques qui imaginent les hypothèses, les conditions initiales des tests, et qui interprètent les résultats de leurs tests, comme autant de réfutations ou de corroborations, c’est-à-dire comme autant de « non » ou de « oui » que la Nature leur auraient soi-disant « donnés ». Seulement, la Nature, ne donne jamais rien. Pourquoi ? Parce que, à toutes les étapes de la recherche scientifique, et même dans tout type d’observation humaine, il ne peut jamais y avoir d’observation pure des faits. C’est-à-dire, comme le dit aussi Karl Popper, d’observation qui ne soit déjà entachée par un préjugé ou une attente théorique.

Ce n’est toujours que le langage humain, aussi sophistiqué et outillé soit-il qui fait « parler la Nature » et qui demeure son interprète scientifique, ou son ventriloque pseudo-scientifique. Ceci, finalement ne différencie pas tellement le travail du physicien par rapport à celui du sociologue. Alors, selon nous, où donc se situe la différence fondamentale ?

Dans la sociologie de Bourdieu et Passeron, elle se situe, selon nous, dans le fait qu’il n’y a pas, et qu’il ne peut jamais y avoir de contact objectivement indirect entre le sociologue et son objet de recherche, par l’intermédiaire de ces questions avec leur nature spécifique dont parle Passeron. Il est toujours possible que ces « questions objectivement indirectes » ou prétendues telles, comme nous l’avons dit précédemment, contaminent les réponses des sujets interrogés dans un sens favorable aux questions posées. Parce que le sujet humain peut réfléchir, il peut analyser, il peut être de mauvaise foi, etc… Or, la Nature, peut être imprévisible (…), mais elle ne « réfléchit pas », elle n’analyse pas, elle n’est jamais supposée être de mauvaise foi, à moins que ce soit encore les scientifiques qui lui prêtent, à titre d’hypothèses des facultés de réflexion ou d’analyse, comme par exemple dans le cas de recherches sur le langage des animaux, ou leur « comportement social ».

Nous devons admettre que tout ce que nous venons d’écrire en tant que critiques de la scientificité des procédures de recherche en sociololgie est sans doute sujet à caution et pourrait être invalidé.

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