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Pierre BUSER. « Ce que peuvent dire les neurosciences. » (Sur l’inconscient).

« Ce que peuvent dire les neurosciences ».

« Et quand à la connaissance des faits de nature, je veux que tu t’y adonnes curieusement ».

(Lettre de Gargantua à Pantagruel).

« Jusqu’ici, il n’a guère été question de mécanismes neurophysiologiques ; tout ou presque a porté sur l’investigation phénoménologique. Il est temps de se tourner vers les explorations instrumentales que permettent les multiples recherches de la neuroscience, afin de connaître sa participation à cette exceptionnelle aventure qu’est la recherche du conscient et de l’inconscient. Dans ces analyses, bien des marqueurs sont actuellement à la disposition des investigateurs. Tantôt on examine l’une ou l’autre des diverses classes de réponses électriques que l’on peut recueillir à la surface du scalp, ces « potentiels évoqués », ainsi nommés car ils sont produits par une incitation extérieure (encore que cette appellation soit un barbarisme pour un physicien !) et qui se sont révélés des indices souvent très fiables de l’activation d’une aire cérébrale sous-jacente. Tantôt on se fonde sur l’analyse des activités électriques rythmiques, plus ou moins prolongées, également recueillies sur le scalp, et qui sont en général liées non à une incitation bien datée mais plus largement à une situation comportementale donnée. Tantôt enfin on s’appuie (et de plus en plus actuellement) sur le suivi des réponses hémodynamiques cérébrales que peut détecter l’imagerie TEP ou IRMf et qui traduisent les mises en jeu des structures immédiatement sous-jacentes. Voici donc, à partir de ces marqueurs, quelques avancées très intéressantes, encore peu nombreuses il faut le préciser, sur la trace du conscient-inconscient.

Ce sont celles qui ont recherché des indices d’une activation de structures cérébrales, alors que se déroulait une opération cognitive bien repérée dans sa chronologie et dont on avait de sérieux indices qu’elle impliquait une procédure implicite. Un premier exemple nous est donné par les expériences déjà citées ci-dessus (chapitre II) de l’équipe de Stanislas Dehaene. Celles-ci portaient sur l’amorçage par présentation d’une première figure (un chiffre entre 1 et 9) trop brève (quelques dizaines de millisecondes) pour être consciemment perçue, suive de celle d’une cible, également un chiffre de 1 à 9, cette fois bien visible. La tâche du sujet consistait à appuyer sur une clef si le chiffre cible était > 5 et sur une autre clef si la cible était < 5. Or les résultats ont montré que, bien que l’amorce n’ait pas été perçue, le temps de réponse était plus court si l’amorce était de la même classe que la cible (toutes deux > 5 par exemple) que quand elles étaient différentes. Les auteurs ont conclu que selon que les deux items, l’amorce et la cibles étaient congruents ou non, le sujet, bien que n’ayant pas consciemment perçu l’amorce, était inconsciemment « mieux préparé à répondre » en cas de congruence. Nous avions donc ici un cas de perception inconsciente, clairement datable, d’une image. Or les auteurs utilisant divers marqueurs ont pu démontrer que l’amorce non consciemment perçue, mais efficace par son action inconsciente, avait en réalité activé l’aire motrice, celle dont aurait pu naître un mouvement d’appui si l’amorce avait été consciemment perçue. Une analyse en IRMf a confirmé cette activation du cortex moteur par le stimulus inconscient. Ces activations n’avaient peut-être pas l’ampleur de celles du cortex moteur lors de la commande du mouvement de réponse à la cible. Il n’empêche que nous sommes là devant un premier indice d’une corrélation étroite entre un événement inconscient et une réaction cérébrale physiquement repérable et même mesurable.

Une autre étude s’appuie sur l’examen de sujets porteurs de lésions de leur aire visuelle. Tantôt ils peuvent présenter une vision résiduelle dans leur zone aveugle, une impression d’avoir vu que quelque chose s’est passé, tantôt ils répondent comme s’ils avaient vu, mais rien perçu (situation de vision aveugle analysée au chapitre V de l’ouvrage). Ces données sont intéressantes, car selon les paramètres du stimulus (dimension, forme, vitesse de déplacement, éventuellement couleur), ils pourront effectuer une tâche, soit après avoir vu consciemment le stimulus, soit après n’en avoir eu aucune perception consciente. Il est donc possible d’analyser les deux situations par IRMf. Le résultat est frappant : en mode conscient, ce sont les aires néocorticales préstriée et préfontale dorsale (aire 46) qui se sont révélées activées ; en mode inconscient, ce furent tout autres structures, à savoir d’une part le colliculus supérieur, d’autre part des zones préfrontales cette fois basales et médianes.

Ce basculement d’un ensemble de structures à d’autres constitue un résultat remarquable et nouveau, qui illustre l’étendue qui peut avoir la  sollicitation cérébrale sans répercussion consciente. Elle n’est pas simplement une copie pâle de celle qui mobilise la conscience, mais en diffère qualitativement.

Dans une autre expérience, on a soumis des sujets à une épreuve de « nouveauté inconsciente ». La situation est celle, décrite ailleurs (chapitre XII), de l’apprentissage implicite, où le sujet apprend une certaine séquence de lettres sans en être conscient. L’expérience qui se fonde donc sur une grammaire implicite est ici compliquée par le fait que, une fois la première grammaire apprise, l’opérateur la modifie soudainement pour reprendre le test avec une nouvelle grammaire. Or ce basculement (ce switch) n’est pas perçu par les sujets, il s’accompagne néanmoins d’événements cérébraux repérables aux changements hémodynamiques dans le cerveau. Se produisent alors en effet un accroissement du débit dans un réseau comprenant l’aire prémotrice gauche, le gyrus cingulum antérieur gauche, et le striatum ventral droit. Des réductions de débit ont en revanche été observés dans le cortex préfrontal dorsolatéral droit et dans les aires pariétales. Ces auteurs voient dans l’activation striatale un signal d’une perception inconsciente de la nouveauté, et dans la réduction préfrontale un autre signal, celui d’une perturbation de la « conservation de la consigne » inconsciemment assurée par ce territoire, dont on sait (cf. Chapitre VII) la participation dans la mémoire de travail précisément.

Paul Whalen et al. ont constaté de leur côté, en IRMf, que le noyau amygdalien pouvait être activé par la présentation très brève de certains visages non consciemment perçus. L’essentiel est ici que cette activation n’avait lieu que si le visage exprimait une émotion négative, comme la peur ou la tristesse. Des visages exprimant la gaieté ont au contraire eu tendance à causer une désactivation. Ce n’est là, remarquent les auteurs, qu’un début d’analyse du rôle de l’amygdala dans la perception, même inconsciente, des émotions ; ces données confirment des constatations un peu plus anciennes que dès ce niveau profond, la valence affective des stimulus peut être prise en compte.

Tout à leur souci d’explorer l’inconscient cognitif à l’aide de l’amorçage, Dehaene ete Lionel Naccachd font appel cette fois à un phénomène perceptif décrit et discuté dans les années récentes, « l’ignorance attentionnelle momentanée », « l’inattention d’un instant » (attentional blink). En fait il s’agit d’une forme de masquage proactif : on présentait au sujet deux cibles successives, aux temps t1 puis t2 = t1 + ∆t, avec ∆t =100 à 500 ms. Le sujet déclarait ne pas pouvoir percevoir la seconde cible, comme si son attention avait été occultée pendant cette période. Mais la présentation de la seconde cible suscitait néanmoins un potentiel évoqué sur le scalp du sujet. Bien que non perçue, elle était donc traitée visuellement et sémantiquement, comme en témoigne la présence dans le potentiel évoqué, de certaines composantes (…) ; mais d’autre part était absente de ce même potentiel évoqué une autre composante, également tardive, (dites P100, N100 et N400, connues comme liées au traitement de l’information ascendante périphérie -> cortex (bottom-up) ; mais d’autre part était absente de ce même potentiel évoqué un accès global à la conscience et son absence, la non-conscience du signal, c’est-à-dire l’absence de la supervision ou du supercontrôle descendant (top-down). L’optimisation de la perception supposerait une synchronie entre les deux opérations, ascendante et supervisante. Ce type de spéculation, que les auteurs ont pris la peine de modéliser, est sans nul doute très intéressante en ce qu’elle situe la conscience et le non-conscient d’un stimulus sur le plan strictement physiologique : un stimulus sera subjectivement vécu ou non vécu, non pas selon qu’il sera acheminé au cortex ou non, mais selon que son acheminement sera combiné à une opération de supervision, dont le substrat neuronal impliquerait une large partie de l’espace cérébral.

L’idée qui prévaut sans doute dans ce travail, celle du contraste entre le domaine global, source de conscience et par là même de son unité, et le domaine inconscient, notablement plus fragmenté, « modularisé » pourrait-on dire, a eu un précédent avec Rodolfo Llinas. Lui aussi a envisage la conscience comme un processus global mais, en insistant sur la nature intrinsèque et spontanée de l’activité nerveuse – neuronale dirons-nous – sous-jacente à l’état conscient. Il met l’accent sur les caractéristiques des activités spontanées, en particulier oscillatoires, auxquelles participent à la fois le thalamus et le cortex, oscillations bioélectriques qui assureraient une cohérence temporelle entre éléments interconnectés – idée développée dès les années 1990 par Eckhorn et la. puis par Singer à propos du cortex visuel du chat. Selon Llinas, cette activité rythmique n’est pas seulement corticale, elle implique le thalamus, ce qu’admettent la plupart des auteurs y compris nous-mêmes (A. Rougeul-Buser et Buser). Mais on se fait de la sorte ici encore une image très holistique du système thalamo-cortical, capable des cohérences temporelles sur de larges domaines lorsque se développent les rythmicités électriques dont les fréquences varient entre 25 et 45Hz. Ces systèmes thalamo-corticaux du tronc cérébral, dites « neuromodulatrices » et étroitement dépendantes de substances médiatrices telles l’acétylcholine, la noradrénaline, la dopamine, la sérotonine. Et ce sont, aux yeux de Llinas, ces activités rythmiques (que d’aucuns nomment « gamma ») qui, en se développant à travers tout le thalamus, par une sorte de « résonance thalamo-cortico-thalamique » (selon son expression), expliqueraient la différence entre la veille, où le sujet vit son expérience consciente, et le sommeil, avec bien entendu le sommeil sans rêve, celui que les spécialistes appellent le « sommeil lent », et le sommeil paradoxal, généralement considéré comme celui qu’accompagnent au contraire les rêves. Pendant la veille, dit-il, les événements sensoriels sont accompagnés d’activités rythmiques, non seulement qu’ils déclenchent, mais dont ils assurent la coïncidence temporelle en sorte que lors de stimulus répétés, ces rythmes se retrouvent disposés aux mêmes instants successifs. Cette activité est absente pendant le sommeil lent mais présente pendant le sommeil paradoxal (SP). Toutefois, bien que le sommeil paradoxal voie la présence de rythmes à 40 Hz comme en éveil, ceux-ci ne seraient cette fois pas mis en coïncidence. Autrement dit, l’absence de rephasage serait une preuve que les sommeils ne contiennent rien de conscient, mais la présence de rythmes en SP (non rephasés pour autant) marquerait l’existence d’une perception éventuelle, qui serait cette fois orientée vers l’intérieur et non vers la périphérie vécue, et qui ne serait autre que le rêve. En sorte que le rêve pourrait être une attention intense tournée vers l’activité intrinsèque, en des conditions qui font qu’une incitation extérieure ne pourrait engendrer aucun vécu conscient. En schéma final, Llinas voit lui aussi la prise en conscience liée à une coactivation de deux classes de circuits thalamo-corticaux : un circuit « spécifique », en prise directe avec la périphérie, sensorielle ou motrice, et un circuit dit « non-spécifique », sorte de boîte à tout faire assise sur d’autres noyaux thalamiques, l’agent de liaison étant précisément la rythmicité autour de 40 Hz qui assurerait ainsi le liage par cohérence temporelle.

Ces deux conceptions, certes distinctes, de deux équipes différentes, ont en commun de séparer les opérations mentales, sensorielles, motrices ou autres d’une part, et leur conscience d’autre part, et de proposer pour ces deux classes des cadres physiologiques distincts. Cette dissociation peut à mes yeux susciter l’intérêt ; elle était certes dans l’air du temps, avec les idées théoriques de Bernard Baars sur la conscience comme  un « espace de travail global » (global workspace) séparé des éléments d’information inconscients, mais sa traduction en termes de circuits neuronaux ne me semble pas avoir été jusqu’ici évoquée aussi clairement et formellement. Attribuer la conscience et l’inconscient à des instances opératoires distinctes laisse sans solutions bon nombre de problèmes, je ne manquerai pas d’y revenir à la fin. A condition cependant de la développer, une telle conception du couple inconscient/conscience pourrait contribuer à situer mieux et plus concrètement les opérations inconscientes, en particulier celles qui relèvent du domaine cognitif. Cette valeur heuristique ma paraît capitale dans le contexte de cet essai.

Mais on hésite tout autant à obéir à la tendance si traditionnelle, parce que si tentante depuis l’aube des explorations du cerveau, à attribuer à  des fonctions différentes de sites physiquement distincts. Qui pourrait actuellement dire si la clef de l’opposition entre conscient et inconscient réside dans des localisations particulières de l’un et l’autre, ou au contraire dans de plus subtils écarts entre modalités fonctionnelles éventuellement qualitatives d’un même ensemble de réseaux neuronaux, peut-être liées à des actions neurochimiques différentes ? Certes c’est là un jeu un peu trop facile d’évoquer cette dernière classe de mécanismes, qui est tellement dans l’air du temps. En rédigeant cet ouvrage, je m’étais promis de ne pas céder à la tentation que j’aurais pu avoir, de par ma formation initiale, de discuter plus en détails de circuits neuronaux, du rôle possible de tel ou tel neurotransmetteur, ou de tel ou tel neuromodulateur, etc. Je m’y suis tenu, d’autant qu’à mon sens, ce saut vers les mécanismes fondamentaux, ce changement d’échelle explicative serait resté dans ce cas précis de la pure spéculation. En réalité le chemin demeure ouvert, y compris vers d’autres hypothèses qui restent  à imaginer et à formuler. Un formidable avenir s’ouvre sans nul doute autour de cette question fondamentale avec laquelle se joue, qu’on le veuille ou non, que cela plaise ou non, le devenir de notre connaissance de la « physiologie du mental » et le futur d’une plus profonde « biologisation » de l’esprit ».

(In : Pierre BUSER. « L’inconscient aux milles visages ». Editions Odile Jacob, Paris, 2005, pages : 131 – 136).

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