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Pierre KARLI. « La gestion des affects et des émotions ».

« La gestion des affects et des émotions ».

« Apprendre à gérer ses affects et ses émotions est de toute première importance, étant donné le rôle joué par les processus d’ordre affectif dans l’élaboration et l’évolution de nos comportements sociaux. Ce rôle est tellement prégnant qu’on peut fort bien donner aux comportements sociaux le qualificatif de « socio-affectif ».

Rappelons tout d’abord que les processus affectifs se laissent distinguer sur la base de leur intensité et de leur durée. Il peut s’agir d’un simple signal qui vient s’intégrer, de façon transitoire et sous la forme d’un attribut d’ordre affectif, à une sensation induite de l’extérieur ou de l’intérieur et qui lui confère ainsi une connotation affective. Il peut aussi y avoir induction d’un état affectif plus durable qui va colorer d’une façon plus globale la perception du monde extérieur comme celle du monde intérieur. En fonction de la signification, innée ou acquise, qu’il revêt pour l’individu, un objet ou un événement peut même mobiliser l’être tout entier dans l’ébranlement d’une émotion qui se manifeste par un comportement et par des modifications viscéro-motrices et humorales (hormonales) qui lui sont propres. Dans tous les cas, la fonction du processus affectif est de signaler, de signifier quelque chose, d’orienter l’attention et l’action, et d’optimiser ainsi les chances qu’a l’individu de s’engager dans des interactions qui soient adaptées et adaptatives, dans le sens de la satisfaction de ses besoins et/ou de la réalisation de ses désirs.

Il faut ensuite souligner que, dans les relations entre perception et action, les états affectifs et les émotions assurent une médiation dans les deux sens. D’une part, en effet, les attributs d’ordre affectif ou la signification affective plus complexe qui viennent s’associer aux données objectives de l’information sensorielle déterminent, dans une large mesure, le choix de la stratégie comportementale qui paraît appropriée, face à une situation donnée. Il s’agit de maîtriser la situation ou, plus exactement, la relation individuelle à cette situation telle qu’elle est perçue et vécue. Les « sorties » comportementales du cerveau visent donc souvent à agir sur les « entrées » sensorielles de ce même cerveau, ou plus précisément sur l’état affectif que ces entrées génèrent. D’autre part et en retour, la confrontation des résultats avec ceux qui étaient escomptés lors de la planification de cette stratégie comportementale génère un expérience affective qui va retentir sur les opérations ultérieures de simulation prévisionnelle (en particulier, l’estimation du rapport « risque encouru/bénéfice escompté »). Selon que les résultats obtenus concordent – ou non – avec ceux qui étaient escomptés, l’expérience affective induite sera plaisante ou déplaisante. Elle aura pour effet de renforcer – positivement ou négativement – le comportement mis en œuvre, c’est-à-dire d’augmenter – ou de diminuer – la probabilité que cette même stratégie soit à nouveau utilisée ultérieurement. C’est dire que les expériences affectives ainsi induites jouent un rôle important dans la genèse des conditionnements forgés par le vécu.

Dans la mesure où l’élaboration des connotations et des significations affectives se fonde le plus souvent sur des références faites à telle ou telle expérience passée, il est clair que c’est singulièrement grâce à la médiation des états affectifs et des émotions que le comportement présent est  à la fois une réactualisation partielle du passé et l’un des déterminants majeurs des motivations et des comportements à venir. Les processus affectifs prennent ainsi une large part dans la dynamogénèse et dans la structuration cohérente d’une histoire individuelle. Et cela d’autant plus que le vécu de cette histoire retentit, en retour, sur la structuration des processus affectifs et de l’économie affective dans son ensemble.

C’est tout spécialement dans les premières années de la vie que se développe, en interaction étroite avec les proches, la dynamique affective qui va animer et orienter les échanges avec autrui comme le dialogue avec soi-même. Tout au long de l’existence, vie sociale et vie affective seront intimement liées. Dès les premiers jours de sa vie, le bébé est parfaitement capable de reconnaître se mère et d’interagir avec elle. Et les premières communications entre l’enfant et sa mère correspondent à des échanges d’ordre affectif : chacun exprime de façon intentionnelle un certain état affectif en même temps qu’il procède à la « lecture » active de l’état affectif tel qu’il est exprimé par l’autre. C’est une vraie intersubjectivité qui se développe, c’est-à-dire l’induction réciproque de mouvements psychiques. Il se produit, entre l’enfant et sa mère, un ajustement – un « accordage » – affectif et émotionnel et la qualité de cet ajustement détermine très largement le développement affectif et social ultérieur de l’enfant.

C’est sur la base de ces interactions initiales qui se poursuivent tout en s’affinant, qu’un processus d’apprentissage émotionnel contribue largement à la constitution des structures élémentaires de la cognition sociale (compréhension du social et savoir-faire social) de l’individu et à la formation du « style » général de ses relations interpersonnelles Le jeune enfant acquiert rapidement une bonne compréhension des sentiments d’autrui, et cette capacité joue un rôle important dans le développement de nombre de conduites sociales. Les affects et les émotions prennent une large part dans la construction en commun – avec les proches – de la signification d’un ensemble d’expériences vécues ainsi que dans la constitution de bien des attentes partagées.

Étant donné le rôle majeur joué  par cette période précoce du développement pour la suite du parcours de vie, il faut s’arrêter un instant sur le phénomène et la notion « d’attachement ». L’attachement du bébé correspond à un besoin primaire, celui d’établir et de maintenir un lien de proximité avec la mère et d’interagir avec elle, indépendamment du besoin alimentaire et de sa satisfaction. Les contacts corporels sécurisants avec la mère ont pour effet de réduire l’anxiété et la tension émotionnelle du bébé, ce qui lui facilite l’exploration progressive de son environnement. Les observations qui ont été faites sur le jeune macaque rhésus ont clairement mis en évidence cet effet « libérateur » de l’attachement. Lorsqu’on le sépare de sa mère, le bébé macaque présente des signes de « détresse » et si on lui en donne la possibilité, il se réfugie auprès d’une « mère de substitution ». Il recherche un contact corporel d’une certaine qualité, normalement fourni par le pelage maternel, car il manifeste une préférence marquée pour un mannequin revêtu de tissu éponge – en guise de « mère de substitution » – par rapport à un mannequin métallique dépourvu de tout revêtement. Dès lors qu’il est garni d’un tissu doux, le substitut maternel constitue pour le bébé singe une base de réconfort et de sécurité à partir de laquelle il explore son environnement et auprès de laquelle il revient systématiquement se « sécuriser ». On constate ainsi que, de façon à première vue paradoxale, c’est précisément l’attachement à la mère qui permet une automatisation progressive : c’est dans la mesure où le jeune macaque s’est attaché à une mère qui permet une automatisation progressive et qu’il se sent en sécurité auprès d’elle qu’il peut s’en détacher et porter toute son attention à l’exploration de son environnement.

Les comportements d’attachement du bébé s’organisent en un « pattern » individualisé et ils évoluent dans le temps. Ils dépendent bien évidemment du comportement de la mère qui est l’expression de l’idée qu’elle se fait de son bébé, dès avant sa naissance et à mesure que se développe le lien sélectif et privilégié qu’elle entretien avec lui. Dans leurs échanges, le bébé et sa mère partagent un même « code affectif » : ils sont capables non seulement d’identifier – sur la base d’un faisceau d’indices (sourires, vocalisations, touchers…) – les états affectifs de l’autre, mais encore d’anticiper les comportements de l’autre et d’y répondre de façon appropriée. En accordant au bébé le pouvoir d’agir sur elle et d’identifier les comportements grâce auxquels il peut exercer ce pouvoir, la mère assume un rôle médiateur dans les relations que le bébé établit – de façon plus générale – avec son environnement. En découvrant que le contenu de son esprit et singulièrement les caractéristiques de ses sentiments (joyeux, triste, en colère) sont compris par un autre et qu’il peut partager avec lui son vécu interne, le nourrisson développe le « sens de soi », avec le sentiment que ses comportements et ses sentiments s’inscrivent dans une continuité temporelle propre. Cet accordage affectif constitue une étape nécessaire vers le langage : la parole viendra progressivement remplacer – et enrichir – les gestes dans l’échange des sentiments.

Les interactions avec la mère, avec les transformations progressives qu’elles subissent du fait même du processus interactif, exercent ainsi une influence structurante, organisatrice, sur la maturation cognitive et affective du bébé. Cette influence est le reflet de celle exercée par les interactions mère-bébé telles qu’elles sont vécues et ressenties par ce dernier sur le développement, au sein du cerveau, des structures et des fonctions qui sont le substrat nerveux des processus affectifs, de la mémoire autobiographique et de certaines fonctions cognitives. En raison de la « plasticité » de la sensibilité à l’expérience qui caractérise le cerveau dans cette phase précoce de la vie, la « spirale transactionnelle » entre la mère et son bébé et la dynamique affective qui l’anime exercent une influence organisatrice sur la croissance des neurones du cerveau et sur la constitution de certains réseaux neuronaux. On peut ajouter que, dès la période néonatale, les échanges avec l’environnement social peuvent exercer une influence suffisamment marquée pour « gommer » certaines différences liées au patrimoine génétique. On peut donc dire qu’à bien des égards, « l’attachement » établit une relation interpersonnelle qui aide un cerveau immature en devenir à se servir du fonctionnement mature d’un autre cerveau pour structurer et organiser son propre fonctionnement.

Dans la dynamique du développement socio-affectif, l’influence structurante des interactions avec les pairs vient se greffer sur celle exercée par les interactions précoces avec la mère. Et comme pour la relation qu’il développe avec sa mère, c’est dans – et par – des interactions actives, des échanges socio-affectifs, que l’enfant construit et renforce les relations avec ses pairs. L’expérimentation en éthologie animale a bien mis en évidence le rôle important joué par ces interactions sociales. Chez le Macaque, les comportements socio-affectifs de l’animal adulte dépendent très largement de la façon dont l’individu a appris, au début de sa vie, à communiquer avec ses congénères, à développer ses facultés de « perception sociale » (qui lui permettent de prévoir le comportement des autres et agir en conséquence), à tisser des liens sociaux et à adapter son propre comportement à la dynamique qui les régit. Un macaque élevé en isolement total ou qui aura grandi en n’ayant des contacts qu’avec sa mère s’avère incapable de se comporter de façon appropriée dans des situations d’interaction sociale. Par contre, un jeune singe séparé de sa mère et n’ayant eu de contacts qu’avec des  pairs saura beaucoup mieux s’intégrer dans un groupe et coopérer avec d’autres en son sein. Même s’il se montre assez timoré, car il n’aura pas bénéficié de la sécurisation qu’apporte normalement l’attachement à la mère. On peut ajouter que même chez un mammifère moins évolué tel que le Rat, c’est dans les « jeux sociaux » que se forte, pour chaque animal, l’un ou l’autre de deux « styles de comportement » très différents : les uns sont caractérisés par leur « compétitivité », car ils semblent toujours contrôler leur environnement, alors que les autres se comportent de façon beaucoup plus passive. Et il semble bien, d’après certaines études longitudinales, qu’il y ait une « continuité d’ordre émotionnel » entre les succès enregistrés dans ces jeux sociaux précoces et les processus qui sous-tendent l’élaboration ultérieure d’une attitude de confiance en soi et de dominance. Une semblable continuité de nature socio-affective s’observe également chez l’enfant : les comportements qu’il manifeste à l’égard de ses pairs sont façonnés, dans une large mesure, par les modalités (chaleureuses ou agressives) des interactions qu’il a vécues – et vit encore – avec sa mère. »

(In : Pierre KARLI. « Le besoin de l’autre. Une approche interdisciplinaire de la relation à l’autre ». Editions Odile Jacob, Paris, février 2011, pages : 31 – 35).

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