Archive

Archive for the ‘Pierre OLÉRON.’ Category

Pierre OLÉRON : « L’invention et la créativité ».

« L’invention est un terrain mouvant. Il est difficile d’en parler avec beaucoup de précision. Elle ne concerne d’ailleurs pas seulement l’activité intellectuelle, car s’il y a des découvertes scientifiques et techniques il y a également des créations en matière de musique, de peinture, d’architecture, de littérature, de vie sociale, de morale.

L’invention est caractérisée non seulement par le fonctionnement psychologique, mais par une évaluation du produit. On s’accorde en général à reconnaître que celui-ci doit se caractériser, pour l’on parle d’invention, par la nouveauté, l’originalité, mais aussi l’acceptation et l’efficacité dans le contexte culturel (opportunité, richesse en conséquences sur le plan intellectuel, social ou pratique). La nouveauté et l’originalité peuvent être évaluées d’une manière relativement objective ; elles peuvent aussi être contestées : il y a presque toujours un précurseur pour toute idée qui arrive à triompher, l’acceptation dépend de nombreux facteurs contingents.

L’historien retient les grandes inventions, celles qui a posteriori ont abouti à des progrès, voire des bouleversements scientifiques ou culturels. Le psychologue est gêné par cette limitation. D’une part elle réduit les possibilités d’étude (les ramène au témoignage quand il en existe). D’autre part on peut considérer que la démarche inventive débarrassée des valorisations externes est susceptible de se manifester dans des situations banales réalisables au laboratoire Toutefois il reste douteux que l’invention dans un cas semblable soit tout à fait comparable à celle qui exige la maîtrise d’un domaine avec les informations et la capacité d’exploitation qu’elle implique.

Ce qui paraît caractériser, sinon toute invention du moins une large partie d’entre elles, est l’alternance de périodes de travail conscient et d’illuminations au cours desquelles les éléments essentiels apparaissent. C’est ce qui résulte du témoignage des quelques auteurs qui ont exposé les conditions de leurs découvertes, le plus connu étant celui du mathématicien Henri Poincaré, publié en 1908, sur la découverte des fonctions fuchsiennes. Ceci a conduit à penser qu’une partie de l’activité se poursuivait inconsciemment. Mais pourquoi s’avère-t-elle efficace alors qu’elle ne l’était pas au niveau conscient ? La réponse est difficile. On peut penser que, dans l’ensemble, il n’y a pas d’efficacité spéciale au niveau de l’inconscient : les témoignages ne retiennent que les cas positifs, ceux où une invention a effectivement vu le jour, en oubliant d’innombrables échecs. Moins négativement on peut se demander si, à ce niveau, certains blocages ne disparaissent pas qui interdisaient l’accès à la solution, comme dans le rêve des inhibitions sont levées…

Quel que soit le rôle de l’inconscient et de l’illumination, celui du travail préalable, parfois acharné et souvent du travail de mise en forme qui vient ensuite apparaît également. Et à l’arrière-plan sont évidemment impliquées les études antérieures, la compétence acquise, conditions nécessaires pour que l’invention s’intègre au milieu culturel.

Les travaux de la psychologie contemporaine sur la créativité sont orientés dans deux directions principales : étudier par l’analyse factorielle les composantes d’épreuves la faisant intervenir ; étudier les individus créatifs pour connaître les traits qui sont liés à la créativité et éventuellement les éléments qui la favorisent.

Guilford a eu le mérite d’attirer l’attention sur l’importance du problème de la créativité (dans un article publié en 1950) et d’entreprendre plusieurs recherches à son sujet. Il a au départ avancé des hypothèses sur les facteurs susceptibles d’en rendre compte.

Il s’agit d’abord de la fluidité (fluency), qui est la facilité à produire des réponses différentes sur un certain thème ou dans un certain cadre. Le facteur W de Thurstone est un exemple d’une telle attitude, mais Guilford en a fait apparaître d’autres (en accord avec les contributions de Carroll, de Taylor) dont la « fluidité idéative » qui se manifeste par exemple dans des épreuves où le sujet doit donner le plus d’usages possibles pour un objet familier (tel qu’une brique).

Un autre facteur mentionné par Guilford est la flexibilité, facilité à adopter des points de vue différents à l’égard d’un objet, d’une situation, d’un problème, à ne pas s’en tenir à une manière de le considérer. Pour en donner une idée Guilford mentionne l’anecdote humoristique suivante. L’examinateur demande à un étudiant d’indiquer le moyen de mesurer la hauteur d’un bâtiment à l’aide d’un baromètre. Y attacher une corde, répond l’étudiant et l’ayant fait descendre du haut jusqu’au sol, mesurer la longueur de la corde. L’examinateur lui demandant une autre réponse, il propose de le laisser tomber du haut du bâtiment et de mesurer la durée de chute avec un chronomètre, d’où connaissance de l’espace parcouru par la formule e = ½ gt2.  L’examinateur toujours insatisfait, il propose de mesurer l’ombre et la hauteur du baromètre et l’ombre du bâtiment, d’où une règle de trois permet de calculer la hauteur du bâtiment, puis de demander la hauteur au concierge, en lui promettant le baromètre comme récompense… Plusieurs formes de flexibilité ont été distinguées par Guilford.

(…)

L’étude des sujets créatifs, leur comparaison avec les non-créatifs ont donné matière à divers travaux. Elle soulève une difficulté au départ qui n’est pas nettement surmontée : le critère de la créativité. Tantôt sont utilisés l’avis de juges connaissant bien les sujets et les estimant d’après leurs activités, leurs interventions ; tantôt des critères plus objectifs (production d’articles scientifiques, d’œuvres, dépôts de brevets), qui ne concordent pas pleinement avec le précédent, et ne révèlent pas tous l’originalité ; tantôt encore des tests, dont la validité n’est pas certaine.

Les confrontations entre créativité et niveau intellectuel ont dans l’ensemble fait apparaître une liaison qui n’est pas réciproque. Les sujets créatifs se trouvent parmi ceux qui ont un niveau intellectuel bon ou supérieur. Mais une partie seulement de ceux qui ont ces niveaux deviennent créatifs. Ceci peut s’interpréter de diverses façons : les formes d’intelligence sont diverses (l’une d’elles plus orientée vers l’invention) ; la créativité est l’intelligence plus quelque chose. On pourrait même prétendre que la créativité est indépendante de l’intelligence. Les sujets examinés sont le plus souvent des chercheurs, des techniciens qui n’ont pu atteindre leur statut professionnel qu’après des études qui impliquent un bon niveau intellectuel : il y a donc un biais initial par la sélection. Sans celle-ci trouverait-on autre chose ? S’y attendre absolument serait supposer que l’invention, comme aussi l’intelligence ne dépendent pas d’un accès à la culture qui demande capacités et conditions d’entraînement.

Une question dont l’importance est grande à tous les points de vue est : peut-on rendre les individus plus créatifs ? Il a été beaucoup écrit à ce sujet et un certain nombre de professeurs ou moniteurs de créativité n’ont pas perdu leur temps ni leur argent en choisissant l’affirmative. Si l’invention dépend des éléments de fonctionnement indiqués ci-dessus (correspondant à la fluidité, la flexibilité, la sensibilité aux problèmes, la pénétration de Guilford), il n’y a rien là qui ne puisse s’exercer. La pédagogie traditionnelle, qui développe la « pensée convergente » et, particulièrement peut-être en France, l’esprit critique n’est pas favorable à cet exercice. Il n’est pas déraisonnable de considérer que l’absence de créativité tient à des habitudes de contrôle et de critique. Le brainstorming, qui consiste essentiellement à laisser dire tout ce qui vient à l’esprit, y compris l’absurde, n’a peut-être pas les vertus de ceux qui le préconisent et le font pratiquer. Mais il permet de lever les inhibitions. On pourrait ne pas avoir besoin de recourir à de telles procédures, si plus systématiquement, et pas seulement à l’école maternelle ou dans quelques écoles, les élèves et les étudiants étaient entraînés dans ce sens. »

(In : Pierre OLÉRON. « L’intelligence ». « Que sais-je ? ». Presses universitaires de France, 3° édition, Paris, juin 1982).

*            *            *

Commentaires :

Il nous semble impossible de créer quoique ce soit sans disposer, au préalable, et stockés dans nos mémoires, (en particulier la mémoire à long terme), de connaissances et de compétences à mobiliser pour créer. Personne ne peut créer à partir de rien, et la « pure nouveauté » n’existe pas, n’a jamais existé, et n’existera jamais. C’est encore une fois, et avant tout recours à une quelconque psychologie, une question de logique.

Comme nous l’avons toujours fait, nous sommes donc obligés de reconnaître l’existence d’une forme de mémoire inconsciente, sans pour autant que la nature de cette mémoire soit aussi déterministe qu’elle peut l’être en psychanalyse. Nous dépendons donc toujours de nos mémoires inconscientes, mais jamais d’un inconscient tel que les psychanalystes d’hier ou d’aujourd’hui en parlent.

Concernant la créativité et la pensée critique. Il est, là encore impossible qu’une pensée aussi élaborée que celle formant le projet de créer quelque chose, ne puisse opérer des discriminations plus ou moins nombreuses, complexes, et rapprochées dans le temps, afin de sélectionner entre les éléments pertinents et non pertinents par rapport à l’atteinte du projet.

Cette activité critique consistant en discriminations et sélections (lesquelles dépendent d’autres compétences et d’autres connaissances acquises, ainsi que d’automatismes cognitifs inconscients) sera d’autant plus performante, qu’elle sera complexe en maîtrisant un grand nombre de discriminations à réaliser dans un laps de temps plus ou moins court : par exemple, si un joueur de jazz choisit des accélérations dans son improvisation.

Ainsi, un joueur de jazz expert dans son domaine, et se lançant dans une improvisation, donc ce qui aura tout l’air de ressembler à une « innovation musicale » sur le vif, ou une « création musicale », réalisera d’autant plus de discriminations et de sélections entre les éléments techniques et esthétiques à mobiliser et à utiliser, et en d’autant plus grand nombre dans un laps de temps d’autant plus court, que l’efficacité de sa pensée critique en temps réel le lui permettra. Mais cela ne veut pas dire que tout l’ensemble d’une création ne peut dépendre que du contrôle total de cette pensée, car personne ne peut exclure les erreurs, aussi minimes soient-elles (que parfois, un bon joueur de jazz peut transformer inopinément en « couleurs musicales esthétiques), ni le hasard, ni même le non-sens : ce n’est pas parce que quelques notes jouées sont « creuses », ou que le musicien ne sait pas trop pourquoi il les a jouées, que cela signifie indubitablement qu’il y aurait tout de même en « sens inconscient » à rechercher comme nous le prétend la psychanalyse.

Avec le « brainstorming », effectivement, on peut dire tout un tas d’absurdités. Effectivement si, dire des absurdités, c’est produire une « création », alors, la pensée critique ne peut être qu’un obstacle !

Mais on crée toujours dans un but relativement précis, voire très précis. Y compris lorsque l’on joue une improvisation à la guitare, par exemple. Quand un joueur de blues prend sa guitare et décide d’improviser quelque chose, (donc de créer quelque chose), il ne peut pas commencer à jouer en inventant le blues à lui tout seul. Dans sa tête, il peut se dire : « je vais jouer plutôt dans la tonalité ou le style de John Lee Hooker, et à certains moments, j’ajouterais des passages plus dans la tonalité de Muddy Waters ». Ou bien, ses premières notes sont tout simplement guidées par des automatismes liés à la maîtrise d’une gamme, et en cours de route, en fonction de ses émotions, il peut choisir de jouer différemment certaines notes.

Mais si, jouer du blues, ou tout autre œuvre musicale (ou humaine…), reposait sur la technique de l’absurde, ou du brainstorming, alors le blues ne ressemblerait plus à rien, alors que c’est un style de musique très structuré.

Il nous paraît particulièrement grave de dénigrer autant l’esprit critique, surtout par rapport au problème de la créativité, et qui plus est, en ayant pris l’exemple des scientifiques, qui eux, savent bien que l’on ne crée absolument rien d’inédit, en Science, en matière de tests, sans une connaissance érudite des tests précédents, des travaux des autres chercheurs, et de la méthode même de la science, qui est essentiellement une méthode reposant sur le rationalisme critique.

Ce qui fait défaut à la France en matière d’éducation ? C’est précisément une formation des enfants au rationalisme critique, à la logique, et à l’épistémologie. Voilà bien les éléments qui permettraient de concourir efficacement à l’amélioration de leur créativité, si, de surcroît, on cessait de faire perdre un temps précieux à nos élèves en abandonnant le bourrage de crâne psychanalytique et hégélien.

Catégories :Pierre OLÉRON.