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Le critère de démarcation de Karl Popper.

Ce critère de démarcation consiste à distinguer les énoncés scientifiques des énoncés métaphysiques, et non, de prime abord, à distinguer ce qui relève de la science, et ce qui est du domaine de la pseudo-science.

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Pourquoi cette préoccupation première à vouloir distinguer science et métaphysique ?

Parce que, selon Popper, les énoncés métaphysiques ne peuvent être, d’emblée, scientifiques, ils ne peuvent être soumis à des tests empiriques, ils doivent par conséquent être bien distingués des énoncés scientifiques au moyen d’un critère qui soit aussi impersonnel et objectif que possible.

Cependant, et contrairement aux engagements philosophiques du Cercle de Vienne, (où il fut admis comme « l’opposition officielle »), Popper ne souhaitait pas éliminer complètement la métaphysique à tous les stades de la recherche scientifique, ce qui fut bien le cas des philosophes positivistes.

Bien au contraire, Karl Popper démontrait que les sciences de la Nature les plus en vue, (comme la physique, etc.), avaient toutes débuté sur la base d’engagements ontologiques comportant nécessairement des énoncés métaphysiques. Non seulement un projet scientifique initial peut rarement se passer de « conjectures hardies », métaphysiques, mais encore doit travailler sur ces mêmes conjectures pour les rendre testables. En somme, il n’existerait pas de sciences de la Nature qui soit possible, sans ces conjectures de départ, entièrement métaphysiques.

Mais,  un progrès cumulatif de la connaissance objective scientifique, (un progrès des contenus descriptifs, empirique, des théories universelles de la science), est rigoureusement impossible uniquement à partir d’énoncés métaphysiques, puisque ceux-ci ne sont pas testables. Ils nécessitent donc bien une transformation, ou, à défaut, leur élimination.

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Le problème est alors relativement simple : pour pouvoir tester une théorie, (donc pour éventuellement obtenir une réfutation empirique), démontre Popper, il faut d’abord que cette théorie soit formulée pour être logiquement réfutable. Les énoncés existentiels stricts, par exemple, ne sont pas réfutables. Les énoncés universels stricts, le sont tous en principe, mais dans certains cas, leur niveau de réfutation peut ne pas remplir toutes les conditions requises pour être qualifiés de scientifiques.

Quoiqu’il en soit, sans théorie d’abord logiquement réfutable dans sa formulation, aucun test empirique sur la base de conditions initiales de testabilité répétables et contrôlables intersubjectivement n’est ensuite envisageable, et aucun progrès cumulatif de la connaissance scientifique n’est possible.

Et s’il n’est pas possible de distinguer rigoureusement les énoncés scientifiques des énoncés métaphysiques sur la base d’un critère fondé sur la logique (donc qui tente d’être aussi objectif que possible), la porte reste ouverte aux pires maux qui menacent toujours la science et qui en sont ses ennemis mortels : le psychologisme, le subjectivisme, et le relativisme. Ces maux ouvrant à leur tour les portes du dogmatisme, de l’obscurantisme, et de la pseudo-science.

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Un énoncé peut être admis comme « scientifique » si et seulement si (les conditions qui vont suivre sont toutes nécessaires mais non suffisantes) : 
 

1. il est logiquement réfutable. 

C’est-à-dire, que de sa formulation première il doit être logiquement possible d’inférer un énoncé particulier faisant partie de sa base empirique et susceptible de le mettre en échec. Sachant que la base empirique d’un énoncé universel strict est constituée de deux sous-classes : la sous-classe des énoncés singuliers  qui peuvent directement le confirmer et la sous-classe des énoncés singuliers qui peuvent le réfuter. 

Exemple, l’énoncé (E) « tous les cygnes sont blancs », possède la base empirique suivante constituée de deux sous-classes : 

     .les énoncés du genre, (a) « il y a ici un cygne blanc à l’endroit K » ; 
     .ceux du genre, (b) « il y a ici, un cygne non-blanc à l’endroit K ». 

Seule la sous-classe (b) peut servir de base pour effectuer des tests et en savoir plus sur la portée descriptive, empirique de (E), parce qu’elle est la seule à contenir des énoncés interdits par (E), ou que (E) exclut logiquement et a priori, (donc à également fournir une indication sur le contenu descriptif de (E)) ; donc des énoncés qui, s’ils pouvaient être confirmés par un test empirique, seraient les seuls à potentiellement pouvoir apporter une réfutation de (E). Ce qui veut dire qu’en science, une théorie universelle (E) ne peut être réfutée que par la confirmation de l’un de ses falsificateurs virtuels (K. Popper) faisant partie de sa base empirique.
 

2. il est empiriquement réfutable

(La condition 1 est d’abord nécessaire à la présente condition 2.)

Cela signifie qu’il est effectivement possible de construire un test empirique (par l’observation de certains faits réels), lequel, à partir de certaines conditions initiales d’observation pourra confirmer l’existence d’un fait particulier (formulable par un énoncé singulier) susceptible de mettre en échec une théorie générale, et cette confirmation permettra à son tour … la réfutation de la théorie générale ou de l’énoncé général ainsi testé à partir de l’une de ses conséquences singulières possible.
Exemple : l’énoncé « tous les hommes sont mortels » est logiquement réfutable puisque l’on peut inférer l’énoncé singulier : « il y a ici, à l’endroit K, un homme immortel », mais il n’est pas empiriquement réfutable puisqu’il est impossible de soumettre à des tests empiriques ce qui relève de l’infini lié à l’immortalité.
Autrement dit, personne, aucun scientifique, ne pourrait vivre assez vieux pour vérifier empiriquement qu’un homme est immortel.
(Le stratagème consistant à dire que l’on aurait observé un individu « probablement immortel » est un stratagème non valide parce qu’il ne garantit absolument pas la vérifiabilité empirique de l’immortalité.)
En somme, il arrive parfois qu’un énoncé soit logiquement réfutable, mais que pour des raisons pratiques il demeure totalement impossible de le soumettre à des tests. Un tel énoncé ne peut être admis comme scientifique, y compris s’il a été émis par un scientifique, au sein d’une discussion ou d’une controverse qualifiée de scientifique, parce que relative à un objet d’études dont les problèmes ont déjà fait l’objet de tests et de théories corroborées ou réfutées par des tests.

(Attention : tout n’est pas systématiquement « scientifique », dans le giron même de la science ! Un scientifique peut travailler temporairement de manière non-scientifique, ou même anti-scientifique, il peut tricher, il peut commettre tout type d’erreurs. C’est une des raisons pour lesquelles, la condition 3 qui suit, plus bas, est rigoureusement indispensable pour la Science).

Il apparaît donc que c’est aussi aux scientifiques de garder toute leur vigilance épistémologique pour faire le tri entre les énoncés qu’ils formulent et qu’ils manipulent dans leur travail : ceux qui peuvent faire l’objet d’investigations scientifiques, et ceux qui doivent être temporairement ou définitivement rejetés.

3. il est méthodologiquement réfutable. 

Cela veut dire que les procédures de réfutations doivent non seulement pouvoir être répétées et contrôlées de manière intersubjective par d’autres scientifiques, mais aussi, puisque une corroboration ou une réfutation ne peut jamais atteindre la certitude, ce n’est, in fine, que sur la base de la concertation entre scientifiques, puis sur celle de leur décision méthodologique collégiale  d’accepter certains résultats de tests, qu’il est donc décidé si un énoncé est provisoirement admissible comme ayant été scientifiquement corroboré ou réfuté de manière valide, en accord avec les procédures communément acceptées  par les scientifiques (parce que jugées épistémiquement valides). 

Une chose très importante
Tout d’abord il est évident qu’un énoncé ne peut pas remplir les conditions 1 et 3 sans remplir la deuxième, et si un énoncé remplit les conditions 1 et 2, mais pas la troisième, il ne peut être considéré comme « scientifique », sinon, le tout un chacun, l’homme de la rue pourrait lui aussi revendiquer le fait de « faire de la science », ou encore l’on pourrait admettre une « science privée »

En science, l’on considère avoir approché d’une vérité objective que si tous les énoncés produits et testés (depuis les engagements ontologiques d’un projet scientifique, jusqu’aux dernières interprétations des tous derniers tests admis) on pu être rationnellement discutés et contrôlés dans le cadre bien spécifique d’institutions et de procédures, dont la validité et la mise en oeuvre est elle-même garantie par ces institutions.. 

En somme : premièrement, ne fait pas de la science qui veut, et deuxièmement, la science ne peut jamais être le fruit d’un travail isolé, ou « privé », en dehors de toute évaluation

Dans un contexte authentiquement scientifique, des évaluateurs doivent pouvoir faire usage d’un « quid juris » le plus impersonnel et objectif  possible. Il s’agit là de l’outil épistémologique, (faisant office de ce « quid juris »), qui doit être fondé, au mieux, sur la logique, (comme celui de Karl Popper, détaillé dans « La logique de la découverte scientifique »), et surtout qui doit être indépendant (ou en tout cas, le plus possible) de toute psychologie (ou autre prétendue « sciences » humaines, comme la sociologie ou l’anthropologie), et de tout psychologisme.

(Si les diverses écoles de psychanalyse sont des institutions reconnues par l’Etat, l’absence totale de respect de la méthode scientifique, voire son rejet pur et simple, leur interdit, (ou devrait leur interdire..) y compris depuis les débuts de l’histoire de la psychanalyse) de revendiquer le statut de Science ou de « scientifique » pour un seul de leurs énoncés ou théories..).

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Mais pourquoi ces trois conditions sont elles toutes nécessaires et non suffisantes

Elles sont toutes nécessaires parce que sans la première, (la réfutabilité logique) aucune des deux suivantes n’a de raison d’être. 
Elles sont toutes non suffisantes, parce qu’aucune procédure de test ne peut garantir la certitude, et cela parce qu’il n’y a (et l’on peut par contre en être absolument certain) aucun moyen d’accéder à une absolue précision dans la mesure de quoique ce soit, comme par exemple les mesures possibles à partir desquelles nous devrions également calculer le degré de précision des conditions initiales des tests.

Dans son oeuvre maîtresse, La Logique de la découverte scientifique, Karl Popper démontre de manière indiscutable que tout projet d’accéder à la précision absolue sombre dans la régression à l’infini.  (Tout projet de définir une mesure parfaitement précise a priori de l’expérience, dans un projet de description, et aussi a posteriori de l’expérience, parce que l’on aurait soi-disant atteint l’absolu, est totalement, et pour toujours impossible.). Ceci ne constitue pas une limitation à l’activité ou à la recherche scientifique, mais au contraire leur offre des possibilités heuristiques infinies. 

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Dans la vraie science, le « jeu de la recherche scientifique », ne s’arrête en principe jamais (à des dogmes, à des paradigmes, ou à des certitudes soi-disant « bien établis »), d’une part, et, d’autre part, les « règles de ce jeu » doivent être fixées et admises selon un « quid juris », tout à fait explicite et démontrable.

L’épistémologie fondée sur la logique, doit-être ce « quid juris » de l’activité scientifique. (Ce ne peut être une psychologie, une sociologie, ou une science, comme nous l’avons dit plus haut). 

L’épistémologie est donc bien l’instance juridique, l’arbitre de l’activité scientifique, chargée de fixer des règles du jeu aussi objectives et impersonnelles que possible

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L’unité de la méthode scientifique.

Nous estimons cependant, que la possibilité d’un tel « quid juris » fondé sur la logique serait incohérente sans la démonstration concomitante d’une unité de la méthode scientifique : comme le soutient Karl Popper, même s’il existe quelques différences entre les sciences, la méthode scientifique, d’une science à l’autre ne peut être que fondamentalement la même, dès lors que tout scientifique qui cherche à établir des classifications objectives des phénomènes qu’il étudie, ne peut éviter d’utiliser un langage pour communiquer et argumenter (c’est l’évidence), donc des propositions diverses, et parmi elles, la formulation et l’utilisation de termes universels (tout nom commun est un terme universel) composant des énoncés universels au sens strict, illustrant de telles classifications ; et, pour en revendiquer l’objectivité du contenu descriptif et explicatif, ne peut pas davantage les avoir soustraits à la méthode expérimentale, laquelle ne peut que consister (logiquement) en leur mise à l’épreuve (la tentative de réfutation) contrôlée..

(Voir, pour rappel, un passage que nous avions pour l’article consacré à Karl Popper dans Wikipédia.fr).
 

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Mais une épistémologie ne peut être « suffisante », elle ne peut s’autoriser d’elle-même, et doit, elle aussi pouvoir être discutée, évaluée, critiquée, et dans certains cas, invalidée.


Si les arguments logiques qui fondent une épistémologie sont eux-mêmes démontrés comme indiscutablement valides, alors, cette épistémologie évite toute régression à l’infini dans sa justification, mais sans pouvoir se passer, elle aussi, d’un autre « quid juris » : en effet, d’autres arguments logiques inédits, ou des faits relatifs à l’activité scientifique, peuvent permettre d’interroger l’épistémologie sur son niveau de sévérité et d’efficacité à discriminer les énoncés et les pratiques scientifiques valides de tous les autres… Et ainsi proposer de surpasser le niveau de sévérité déjà établi par une épistémologie.

Il faut rappeler que la psychanalyse, bien qu’elle ait brigué cette fonction, ne peut en aucun cas être une épistémologie de quoique ce soit (voire  même une « épistémologie du sujet »), et encore moins une prétendue « sciences des sciences ». Car, dans son giron, rien de démontré sur la base de procédures valides d’administration de preuves authentiquement scientifiques, et rien de la part des psychanalystes qui ne contourne, ne bafoue, ou ne méprise sans arrêt toute la dimension sociale, épistémologique et factuelle, de l’administration de preuves valides, toujours attendues, de ses affirmations arbitraires, depuis sa création. 

La psychanalyse a, en réalité, (dès les débuts jusqu’à aujourd’hui), toujours emprunté une voie diamétralement et, nous soulignons, volontairement opposée à la voie de la Science, et ce, malgré les affirmations incompétentes et/ou mensongères du contraire par ses défenseurs, (comme Jean Laplanche), Sigmund Freud, compris. 

La psychanalyse n’a jamais répondu à aucun critère de scientificité ou même seulement d’objectivité, que ce critère puisse relever d’un positivisme, et plus encore d’une pensée hypothético-déductive, comme celle de Karl Popper. 

L’autre nécessité incontournable, (comme nous avons commencé à l’évoquer plus haut), vitale même, pour l’avenir de toute science digne de ce nom, consiste, non pas à assouplir ou à relativiser le « quid juris », ou à le rendre perméable à des arguments psychologiques, mais, bien au contraire, à faire aussi des recherches dans ce domaine (en épistémologie), pour le rendre encore plus objectif, impersonnel et sévère, c’est-à-dire pour faire en sorte qu’il permette d’exclure encore plus d’énoncés du domaine de la science (comme par exemple, les énoncés métaphysiques ne pouvant être transformés en énoncés testables, les énoncés dogmatiques, les énoncés idéologiques, etc., etc.,…)


La fonction essentielle de ce « quid juris », de l’épistémologie, se résume donc toujours à cette grande question posée à la Science :  

« Jusqu’à quel point, toi, qui te dis « être une Science », peux-tu garder un contenu d’objectivité, sans que tous tes énoncés ne finissent par être éliminés un par un par mon impitoyable jugement ? Car, tu le sais, si j’en trouve un seul qui se dit être scientifique, mais qui en fait ne l’est pas, il sera nécessaire de l’éliminer, afin d’éviter d’ouvrir la porte, aussi peu que ce soit, à l’un de tes ennemis mortels, comme le relativisme ou le dogmatisme, par exemple… En outre, si un être humain m’utilisait de façon aussi impartiale et impitoyable que je peux l’être, et qu’il découvrait que ceux qui travaillent à t’édifier pas-à-pas, peuvent tricher dans leurs méthodes et leurs résultats, je pourrais aussi, non seulement éliminer un ou plusieurs de tes énoncés, mais peut-être tous et donc toi également, toute entière, et te faire disparaître sans doute à jamais du monde de la vraie science, pour te rejeter dans celui des pseudo-sciences ou des impostures.. »

Pour garantir toujours mieux l’objectivité des énoncés que l’on peut admettre comme scientifiques, les règles du jeu scientifique, comme nous l’avons dit, doivent s’attacher à toujours rechercher (afin de les éliminer) les éléments de subjectivisme, de relativisme, de dogmatisme, et de psychologisme, qui pourraient échapper aux filets du « quid juris ». 

L’on comprend ainsi, et sans doute encore mieux, pourquoi, en aucun cas, (nous soulignons), et à n’importe quelle époque, aucune psychanalyse ne fut, ni n’est admissible comme « scientifique ».

Ensuite, parce qu’il est toujours possible de découvrir d’autres moyens d’améliorer encore la sévérité du critère de démarcation de Popper, chose qui ne pourrait être que bénéfique pour la recherche scientifique, et non le contraire.